Critique de film
L'Idiot

Festival d'Arras- Jour 1

Une femme court. Elle hurle, elle est poursuivie. La caméra suit ou précéde l’action, entre les parois étroites et poisseuses d'un immeuble miteux. Le poursuivant, son mari, la rattrape. Il tremble de haine, il ne doit pas la cogner. Il se contiendra quelques secondes avant d'abattre ses lourdes mains sur celle qu'il doit aimer par dépit. Les coups sont durs, le son lourd. Dans la salle, on baisse les yeux. Enfin, la plomberie explose. La vapeur brûlante vient mettre un terme à cette lutte inégale. La caméra s'extirpe en un seul coup pour laisser voir une Russie ensevelie sous une neige d’une éternelle saleté.

Dima Nikitin, plombier, rêve d’un avenir d’ingénieur. En attendant, il lui reste la tuyauterie d’un immeuble à réparer. Au travers de son quotidien, il découvrira ce qu’il a toujours su mais tu. Il comprend alors la cassure que l'on impose. Sous la forme, ici, d'une magnifique figure métaphorique.

La fissure d'un mur, séparation des époques, rupture de toute hypothétique échelle sociale. La vermine reste vermine, l'argent s'enrichit. Plaies ouvertes aux visages, écorchures au coin des lèvres, le nez éclaté à coup de peine, d'un mari devenu incapable de rêver, ni même de vivre. Entaille dans l'esprit du protagoniste comme dans la matière filmique pour élargir la vision du spectateur et l'emmener au-delà, au travers d'un trou noir obscurcissant d’une réalité inconnue. Celle d'une Russie en déréliction complète, corrompue, pourrie jusque dans ses moindres surfaces.

Le film est âpre, presqu'irrespirable. Complaisant diront certains. Tant il cherche à découvrir le mal-être russe, le malaise du spectateur dans des vies bien différentes ou à l'intérieur d'un HLM filmé comme un nid peuplé d'insectes inconnus rampants sur les murs fétides et effrités. Bien plus loin que l'imaginaire, le film qu'on imagine réaliste devient beau, troublant. D'un esthétisme vénéneux, Lynchien.

Il n'est, ici, de but que de déplacer les choses, les problèmes, les propos. La pègre cherchant à fixer le problème ailleurs... sur deux corps définis envoyés au-delà des voiles impénétrables de la mort. Faire disparaître les secrets bien plus loin que le mensonge, dans le vide absolu, dans le néant de l'inexistence.

Déplacer aussi dans l'espace géographique l'idiot, là où sa voix ne portera plus. L'éteindre dans une ville et la laisser hurler ses propres remords, en silence. Déplacer les adultères, les aguicheuses là où elles pourront tortiller du cul sans gêner les concernés. Dans un égoïsme absolu propre au capitalisme, le pouvoir pensant, j'entends friqué, ronge les sols déjà bien friables laissés par le communisme.

Le film résonne alors en réponse à Dostoïevski. Réponse distanciée. Car si l'idiot, ici, ne cherche pas tant le bonheur. (Qui le dépasse) Il n'y peut rien, il subit. Il sait. Il connaît l'horreur et la misère du mensonge et du monde qu'il habite. Mais c'est par naïveté qu'il trouvera la force de combattre jusqu'à une mort certaine. Mort idéologique tout au moins. Mort attendue mais déboulant de l’imprévu. Et s’il n’était pas trop con (traduction du titre russe) mais les autres ?  L’intelligence des révoltés avant celle des aveuglés. Ainsi le film convoque les Fincher, les Pakula, les Lumet, les Scorsese. (Dans son dernier plan) Le rien contre le tout comme leitmotiv. Se battre contre des moulins à vent fissurés de l’intérieur. Et préférer l’honnêteté à la corruption, la persitance à l’abandon. Préferer l’apocalypse ! 

 

Durée : 1h54

Date de sortie FR : 18-11-2015
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 14 Novembre 2014

AUTEUR
Lucien Halflants
[130] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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