Critique de film
The Grandmaster

On l’avait quitté en 2007 sur un échec, comme si le génie s’était fourvoyé en tentant l’expérience américaine avec My Blueberry Night, une romance à l’eau de rose. Depuis ce faux pas, Wong Kar Wai travaillait sans relâche à la réalisation de The Grandmaster, un film inspiré de la vie d’Ip Man, le maître de kung-fu, futur mentor du légendaire Bruce Lee. Le réalisateur hongkongais y a consacré 8 ans de préparation et 3 ans de tournage. Le résultat est exceptionnel ! C’est une œuvre sublime, frôlant la perfection à chaque plan, sombre, dense et mélancolique, qui traverse une période tumultueuse de l’histoire chinoise et rend hommage au cinéma des arts martiaux avec une hauteur de vue stupéfiante.

L’histoire retrace une période de la vie d’Ip Man (Tony Leung) et débute en 1936. A cette époque, le Grand-maître Baosen des arts martiaux chinois du Nord cherche son successeur. Lors de la cérémonie d’adieux, Ip Man affronte des grands maîtres et remporte le défi que lui a proposé Baosen. C’est là qu’il fait la connaissance de la fille de Baosen, Gong Er (Zhang Ziyi), seule disciple de Baosen à maîtriser la figure des « 64 mains », savoir que ne possède pas le successeur direct de Baosen, Ma San (Zhang Jin) bien décidé à reprendre le flambeau du Grand-maître au moment où le Japon envahit le Nord-est du pays. Les maîtres vont alors voir un monde s’écrouler sous leurs pieds et prendre des décisions qui changeront le cours de leur existence afin de perpétuer la tradition des arts martiaux.

The Grandmaster est le premier film d’arts martiaux de Wong Kar Wai davantage habitué aux romances mélancoliques à l’écriture elliptique. Pas de doute, il continue de maîtriser l’art de l’espace et la narration brisée pour emporter son histoire vers des sommets de grâce et d’élégance. Avec Wong Kar Wai, les films d’art martiaux touchent au divin. Le souci du détail des chorégraphies confiées à Yuen Wo Ping (Tigres et Dragons, Kill Bill, Matrix), la mise en scène où chaque plan est composé avec un génie photographique (chaque maître pose d'ailleurs avec ses disciples pour immortaliser son école), la beauté renversante des décors entièrement faits mains par l’équipe de William Chang Suk Ping (également chef costumier et chef monteur du film), le découpage qui fait se téléscoper les époques avec fluidité, la lumière de Philippe Le Sourd. Tout confine au sublime.

Après c’est vrai qu’il faut rentrer dans cette histoire un peu hermétique qui ravive la mélancolie d’une époque perdue, celle de la République chinoise qui a elle-même succédé à la Dynastie Impériale. Wong Kar Wai par le truchement d'une voix off un brin sentencieuse et d'une relative absence de dialogues parvient à condenser l’histoire d’une désillusion, d’un désenchantement qu’il immortalise à l’écran dans le ballet presque désincarné des combats. Désincarné comme irréel mais bien loin des combats aériens de Tigres et Dragons ou Le Secret des Poignards Volants, ici le réalisme prévaut sans abandonner la grâce. A chaque combat une signification historique, un pan de l’histoire du pays qui se referme et une transmission qui s’opère. On voyage dans le temps, invasion japonaise, fin de l’occupation, guerre civile, frontière fermée avec Hong Kong en découvrant quatre arts martiaux dérivés du kung-fu qui sont à chaque fois portés à l’écran par un ou plusieurs des quatre acteurs principaux (Tony Leung le Wing Chun, Zhang Ziyi le Ba Gua, Chang Chen le Ba Ji, Zhang Jin le Xingyi Quan) dans un combat symboliquement funeste. Au milieu de ces scènes merveilleuses de combats (le premier qui oppose Ip Man à une horde d’assaillants sous une pluie battante est prodigieux d’efficacité quand celui qui l’oppose à Gong Er est aussi délicat qu’une danse de salon alors que le dernier à la gare est tout simplement inouï !) et en filigranes du film, le célèbre amour impossible qui guide la filmographie de Wong Kar Wai depuis Nos années sauvages. Ici Ip Man pourtant fou amoureux de sa magnifique épouse (Song Hye Kyo), tombe en admiration pour Gong Er. Comment faire autrement, Zhang Ziyi est un ange. Cette admiration mutuelle est mise en images avec un romantisme certes appuyé par la bande-son classique et la symphonie des instruments à cordes frottés mais elle est aussi l’expression d’une classe folle d’un réalisateur qui a compris que la magie était dans le soin accordé au détail, aux gestes anodins... dans la pudeur d’un regard qui se baisse ou d'une main qui se pose délicatement sur une table.

Il faut voir comment le réalisateur saisit la beauté de ses acteurs et continue d'élever leur charisme, Zhang Ziyi est exceptionnelle, la froideur et la détermination de son personnage qui brise sa coquille à deux reprises, en rencontrant la Lame (Chang Chen) dans un train ou en se confiant à Ip Man est émouvante à souhait. Même son léger sourire triste, imperceptible, est plus ravissant qu’une rivière de larmes. Tony Leung est magnifique lui aussi. Il fait évidemment partie des plus grands acteurs du monde et avait disparu des écrans depuis 4 ans pour préparer ce rôle. Il atteint avec ce dernier une dimension supérieure, une aura qu'on pourrait qualifier de « bouddhiste ». Son sourire doux affronte toutes les humiliations et il ne s’en départit jamais. Tous les acteurs ont suivi des années de formation pour maîtriser l’art des combats, Chang Chen, dont le rôle souffre d'une présence trop courte à l'écran, a même fini lauréat d’un championnat national de Ba Ji en 2012. C’est un film qui respire le travail, la perfection. Sans doute trop pour certains, qui le trouveront austère, voire mécanique, ennuyeux et difficile à appréhender. Ce serait sans doute méconnaître la filmographie de Wong Kar Wai qui n’a jamais emprunté des voies narratives aisées et a souvent déconstruit la trame de ses histoires. C’est au cœur de l’ellipse que se joue la beauté de ses films.

Difficile de ne pas tomber en pamoison devant chaque plan, devant la maîtrise formelle de la mise en scène des combats, devant les changements de vitesse, ralentis et accélération de l’image. Beaucoup de scènes sont d’ailleurs filmées derrière un voile qui leur donne une dimension poétique mais aussi hypothétique. C’est le voile de la pudeur, d’un art qui se dévoile pour continuer d’avancer. Tarantino rendait hommage aux arts martiaux dans Kill Bill, Wong Kar Wai réinvente quelque part le cinéma d’arts martiaux en le dotant d’une dimension affective. Le film est à conseiller à tous les chefs opérateurs, rarement une œuvre de cinéma n’a été aussi bien composée et éclairée. L’intégralité du film, à l’exception d’une scène en extérieur, est très sombre et pourtant chaque goutte d’eau, chaque poussière, chaque mouvement de pieds ou arabesque des mains est d’une précision folle à l’écran, d’un rendu parfait. Il faudrait aussi s’inspirer de cette mise en scène folle où le plan large, le face caméra a presque disparu du langage cinématographique, ou le champ contre-champ est un vague souvenir d’école. Wong Kar Wai vole au-dessus des autres et son dernier film The Grandmaster est bel et bien un chef d’œuvre !

Toute la sélection du Festival du Film Asiatique de Deauville

Durée : 2h02

Date de sortie FR : 17-04-2013
Date de sortie BE : 17-04-2013
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Pit
14 Mars 2013 à 12h07

Ah enfin les palmes, on les attendait! Avant la future moisson de Cannes qu'on espère abondante.
Vivement sa sortie en Belgique.
Pit

Stephane
12 Mars 2013 à 16h09

Ouep le film est excellent, je le conseil vivement :)

film streaming
06 Mars 2013 à 07h48

Je suis un fan inconditionnel des films d'art martiaux et j'en ai manger plusieurs centaine, ta critique m'a donner envie de voir ce film, et je sais que je ne serais pas déçu.
mistergoodmovies.net
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Critique mise en ligne le 05 Mars 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
[976] articles publiés

Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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