Critique de film
The imitation game

Un an après la grâce royale accordée par la reine Elizabeth, The Imitation Game apporte sa pièce à l’entreprise de réhabilitation médiatique d’Alan Turing. Plus de soixante ans après sa disparition, le destin tragique du célèbre mathématicien chargé de percer les codes secrets nazis reste un caillou dans la chaussure de l’administration britannique. Aujourd’hui célébré comme un véritable héros national, Turing aura pourtant connu au lendemain de la guerre une fin des plus tragiques, condamné par la justice de son pays à la castration chimique avant de se donner la mort face aux persécutions liées à son homosexualité.

De ce sujet brûlant et subversif, que n’aurait pas renié le Verhoeven de Black Book, le réalisateur Morten Tyldum (Headhunters) ne retient que le caractère hagiographique de l’entreprise et condamne The Imitation Game à n’être que la peinture académique d’une vision caricaturale et bien-pensante de l’histoire.

To geek or not to geek
 
Si Benedict Cumberbatch s’éloigne radicalement de l’interprétation datée de Derek Jacobi dans le téléfilm Breaking the Code de 1996, où Turing ressemblait au pianiste gay Liberace, The Imitation Game  s’inspire d’une figure tout aussi stéréotypée et éculée, celle du geek démiurge croisé depuis plus de 30 ans dans le cinéma américain et remis au goût du jour avec les biopics consacré à Mark Zuckerberg et Steve Jobs.

Brillant mathématicien britannique, considéré comme le père de l'informatique, Turing est l’incarnation parfaite du geek avant l’heure, mais le film de Morten Tyldum choisit sagement de s’en tenir à l’image d’Épinal du genre, celle du génie autiste, maladroit et puceau. L’homosexualité du personnage n’est évoquée qu’au détour de scènes de comédie pataude où Turing doit donner le change aux côtés de sa fiancée officielle, incarné par Keira Knightley et lors d’une scène de confrontation avec un agent double soviétique. Tyldum, reste à l’entrée de la chambre à coucher, avec la même pudibonderie qu’il entend dénoncer, avant de conclure son film sur un éloge de la différence confondant de niaiserie au vu de la violence de la situation.

L’homme derrière la machine
 
Derrière son vernis historique, The Imitation Game n’embrasse jamais la complexité de son sujet, et organise son récit autour de personnages fonctions dont le parcours est réduit au plus petit dénominateur commun. Didactique et scolaire, le film se repose sur des mécanismes propres au film de genre sans jamais en interroger les fondements. De la scène où tous les collègues de Turing, se dressent devant leur hiérarchie pour soutenir leur confrère dans l’adversité à la scène d’indignation outrée autour de l'implication morale qui découle du décryptage d'Enigma, la mise en scène de Morten Tyldum dissimule maladroitement la nature passéiste et démagogique de The Imitation Game.

Même quand l’histoire rejoint la fiction, autour de la relation entre Turing et sa création, sa machine prénommée Christopher, du nom de son premier et éternel amour, le film refuse de sortir de son esthétique de carte postale pour donner corps à une histoire qui évoque pourtant les classiques de la littérature fantastique comme le Frankenstein de Mary Shelley et ses adaptations cinématographiques.
 
The Imitation Game entend célébrer la mémoire d’un l’homme de l’ombre mais est surtout l'expression d’un devoir de mémoire bien hypocrite. Il reste encore un grand film à faire sur le destin hors norme d’Alan Turing.

Durée : 01h55

Date de sortie FR : 28-01-2015
Date de sortie BE : 14-01-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 14 Décembre 2014

AUTEUR
Manuel Haas
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Biberonnée au cinéma populaire, ma cinéphilie ne connaît pas de frontières et se ...
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