Critique de film
The lobster

"Celui qui ne voit rien d'étrange n'a jamais regardé un homard en face". La citation de Villiers de l'Isle d'Adam n'aura jamais été aussi juste à l'égard du dernier film de Yorgos Lanthimos, classé dans ces cannoiseries "dont on ne comprend pas tout". Et pourtant, The Lobster se décortique facilement, si tant est que l'on sache apprécier la mécanique narrative d'un réalisateur aussi barré qu'ingénieux. Même si les deux vaches plombées par cette femme nous interroge dans la scène d'ouverture, c'est une affaire de patience, car ses scénarios se profilent lentement, orchestrant graduellement un langage à double sens capable de convertir la plus absurde des métaphores en diatribe sociologique. Un calque percutant dans Canine, qui portraiturait des adulescents assujettis par leurs parents. Midas à la compta et casting olympien, le spécialiste des pitchs improbables renverse son vivier et nous plonge ici dans une fable dystopique où l'incapacité d'aimer accuse la déviance de nos normes.

Victime d'un attractive world érigeant les valeurs du couple, David (Colin Farell) est transféré dans un centre de rééducation conjugal, maquillé en hôtel de luxe. L'architecte séparé disposera de 45 jours pour retrouver l'âme soeur, sous peine d'être transformé en animal de son choix. Plus original qu'un frère tenu en laisse, notre antihéros opte pour le homard, préférence loin d'être sans queue ni tête face à un Théâtre de l'Absurde que ne désavouerait pas Ionesco. Le scénario s'assimilerait volontiers aux délires néo-surréalistes de Dupieux, Gilliam ou Kervern/Delépine. Mais c'est un tableau froid, que Lanthimos peint d'un humour noir de jais. Dressé à l'autrichienne, le homard se gave sans répit de saynètes caustiques, qu'il vignette comme un livre de Leçons de Choses, narrées en off.

Dans cet hôtel un peu Salò, où les 45 Journées de Meetic célèbrent l'utilité de vivre à deux, le séjour s'anime ainsi de rituels militaires, aussi humiliants qu'hilarants. Spectacles éducatifs aux relents de vieille école, progéniture tombée du ciel, teasings pelviens ou répression onaniste sont autant de réjouissances foutraques d'une réserve que Lanthimos transforme vite en terrain de chasse. Contre un bonus de jours, on convie même les résidents à liquider les Solitaires, des déserteurs que David rejoindra dans la forêt en deuxième partie, vagabondant dans des paysages irlandais à la photographie sublime. Fausse bonne idée mais vrai twist, car cette communauté activiste, sous l'égide de Léa Seydoux, paye le tribut de leur liberté collective, au point d'instaurer des dissidences totalitaires opposées, centrées autour de la proscription de toute relation amoureuse et charnelle.

Le récit oppose ainsi deux sociétés antagoniques et paradoxalement liberticides, dont les règles n'offrent aucune alternative à la ressemblance. La compatibilité amoureuse se réduit ici à des critères si caricaturaux, que l'urgence est de s'en rapprocher immédiatement, au prix du sacrifice, voire de l'automutilation. Si vous n'aimez pas vos imperfections, quelqu'un les aimera pour vous ! The Lobster révèle toute l'incohérence de notre grégarisme. Le business du coeur, le marketing identitaire, les diktats individualistes, autant de carcans prosélytiques à l'image de ces récentes discothèques "sans bruit", transparues dans une scène tordante de free party. Sous sa carapace absurde, le homard surpasse sa fable. C'est un animal politique. Car plus l'histoire progresse, plus il définit nos rapports, nos comportements sociétaux, épinglés comme une taxinomie naïve de tout ce que l'on s'autorise à subir, au coeur d'un système fabriqué par nous-mêmes. Sans émotions ni logique, Lanthimos exhibe nos failles, la propension à réveiller notre instinct reptilien sous le joug de la concurrence, avec mensonge, complot, meurtre ou fuite pour solution de survie. En bon mythologue grec, il animalise cet Homme buñuelesque qu'il aime autant qu'il plaint. Et même si la pluie allégorique irrite un peu les yeux, elle se s'infiltre facilement dans ce magma kafkaïen.

Montés sans détours, les plans fixes se suivent alors pour mieux suspendre le temps, pour enchâsser le récit dans une linéarité paralysante, en écho à ce langage en crise que Lanthimos dose subtilement, autant qu'à l'inertie faciale d'un Colin Farell sorti des sentiers battus. De cet absurde sous cloche émerge ainsi une angoisse que la dérision désamorce, comme une distanciation nécessaire. Parachevant le film d'une pirouette romanesque, la rencontre avec Rachel Weisz apportera son contrepoids, ouvrant le champs des possibles. Rancards à la dérobée et vocabulaire codé, les deux amants croqueront leur pomme, sans savoir que Lanthimos recourbe son intrigue serpentine comme un Ouroboros, comme un retour au point de départ perçu comme un handicap. Force était de conclure que le compromis d'être à deux nécessite toujours une perte de soi, avec ou sans contraintes. On dit que l'amour est aveugle. Il le sera au sens propre.

Encouragé par le Jury, The Lobster n'aurait pas démérité le prix du scénario. On le digère au final comme une expérience insolite et sacrément périlleuse, forcés d'admettre son efficacité. Dans son dernier métrage (Alps), la véritable épreuve n'était-elle pas de subir le film lui-même ? Lanthimos a rebondi, synthétisant ses exercices de style en un bestion petit mais costaud, et ce malgré une récidive formelle immuable. Gageons à l'avenir que ce jeune toqué puisse mettre les pieds dans d'autres plats sans cuisiner à l'antienne. Ionesco en conviendra. "Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux."

Durée : 01h58

Date de sortie FR : 28-10-2015
Date de sortie BE : 28-10-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 01 Octobre 2015

AUTEUR
Florian Millot
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