Critique de film
The Lone Ranger

Le projet de The Lone Ranger est très clair. Produit par Disney et Jerry Bruckheimer, réalisé par Gore Verbinski et avec Johnny Depp dans un second rôle loufoque qui va rapidement devenir rôle principal, c’est l’exacte recette de Pirates de Caraïbes que l’on essaie de transposer dans un univers western. Rarement un produit hollywoodien n’aura autant porté sur son visage les stigmates de son ambition commerciale. Tout est fait ici pour que The Lone Ranger ne soit que le premier épisode d’une franchise propice aux déclinaisons commerciales, jouets ou costumes qui seront vendus à vils prix dans les boutiques Disney.

Tout cela à la limite n’est pas un problème, Hollywood a toujours fonctionné comme ça, ce n’est une surprise pour personne. Le but des studios est avant tout de gagner de l’argent, si possible beaucoup, l’art passe au second plan. Et le public s’accommode de ce contrat tacite depuis toujours car le spectacle offert fait souvent oublier les manigances financières qui en sont la base. Surtout dernièrement avec la multiplication des blockbusters avec à leur tête des « auteurs » (Steven Spielberg, Christopher Nolan, Peter Jackson…) qui proposent certes de grosses machines mais qui parviennent à y insérer une patte, une singularité et une signature qui les rend uniques.

Cependant il arrive que ce contrat ne soit pas respecté. Que le spectacle ne parvienne pas à faire oublier qu’il n’est qu’un vague prétexte pour vendre du pop-corn et des figurines. C’est le cas de The Lone Ranger. Au-delà même de sa tentative basique et puérile de photocopier Pirates des Caraïbes, il s’avère que c’est un film exécrable, une œuvre ratée de bout en bout. Un élément suffit à résumer la médiocrité du produit. Sur une durée excessive (une tendance actuelle, souvent justifiée par ailleurs) de 2h29, le public n’aura droit qu’à 2 scènes d’action. Une scène d’action sur un train ouvre le film et une autre scène d’action sur un train le conclut. Que se passe-t-il donc durant les deux heures qui séparent ces deux moments spectaculaires ? Eh bien c’est tout là le problème du film car il ne se passe rien.

Le cadre de la conquête de l’ouest par le rail est intéressant, la volonté de faire un revival western d’aventures familial est en soi plutôt louable mais la vulgarité avec lequel le genre est investi laisse sans voix. Le film a la malchance de sortir 6 mois après Django Unchained de Quentin Tarantino. Et si dans le film de Tarantino on s'enthousiasme de la réinvention du western et on s’amuse en permanence avec les références (pointues) du cinéaste, The Lone Ranger s’écrase lamentablement sur l’autel de l’hommage et de l’actualisation du genre. Hans Zimmer à la musique singe maladroitement Ennio Morricone, les indiens parlent un anglais parfait etc... Alors pourquoi pas faire du western quelque chose de plus amusant ou léger mais dans le même genre on reverra plutôt le très divertissant Mort ou Vif de Sam Raimi.

Il faut dire aussi que le scénario du film est inutilement compliqué. Il multiplie les personnages secondaires, les allers/retours entre différents décors, développe des sous-intrigues sans intérêt, se construit de manière totalement anarchique sur un système de flash-backs désordonnés, se permet des incohérences grosses comme des maisons etc… C’est une catastrophe.

Et l’on touche là au problème majeur du film. Son ton. Alors que la promotion nous vend un film d’aventures cartoon et déjanté dans l’univers du western on se retrouve avec quelque chose de beaucoup trop sérieux, d’une lourdeur de plomb qui n’assume jamais son pur divertissement et qui se retrouve à vouloir manger à tous les râteliers. Ce manque patent d’action, évoqué précédemment, n’est pas seulement fatal pour le rythme du film (car oui on s’ennuie énormément) il l’est aussi du point de vue purement structurel. En effet on a cette impression schizophrène d’une œuvre se construisant contre ses propres éléments constitutifs, ne sachant que faire de ses personnages bouffons. Ainsi on fait des blagues alors qu’une tribu entière d’indiens vient d’être décimée (la violence du film est d’ailleurs une de ses surprises, très étonnant pour un Disney familial). On a sans cesse le sentiment que les auteurs se contredisent en permanence ne s’étant pas mis d’accord au préalable sur le contenu du film. Le résultat est une construction aléatoire qui se cherche sans cesse (on réfléchit encore sur l’intérêt de faire du film un gigantesque flash-back) mais qui ne parvient jamais à trouver sa forme définitive.

Tout est irritant dans The Lone Ranger. A commencer par ce casting tellement prévisible qu’il en devient ennuyeux au possible. Armie Hammer, l’Orlando Bloom du film est d’une nullité effarante. C’est assez étonnant car il était excellent en jumeaux Winklevoss dans The Social Network. C’est sans doute ce rôle de pseudo héros qui est écrit n’importe comment et ne lui permet jamais de s’exprimer. Johnny Depp nous refait l’exacte copie de Jack Sparrow avec l’accent indien, sans l’humour, autant dire qu’il est fatiguant. On retrouve également l’horripilante Helena Bonham Carter en prostituée au grand cœur, cheveux en pétard et maquillage bariolé qui semble échappée d’un film de Tim Burton. Cela sent beaucoup trop la formule.

Une formule décidemment bien ratée. A l’image de cette scène d’action finale sur le train. Scène assez longue, spectaculaire en diable (avec un budget estimé à 250 M$ on en espérait pas moins), un vrai ride de parc d’attraction. Mais cette scène est gâchée par une illustration musicale tout simplement insupportable. L’idée de Gore Verbinski pour donner à cette séquence un petit recul ironique, un léger second degré, a été d’utiliser à plein volume et pendant un quart d’heure (avec des variations signées Hans Zimmer), le finale de l’ouverture de William Tell de Rossini (musique illustrant la scène de sexe en accéléré d’Orange Mécanique). Musique ultra rapide et enthousiasmante qui évoque en effet une charge de cavalerie mais qui se marie bien mal avec l’action frénétique du film. Trop lourde, trop connue, trop rapide, la musique prend le pas sur l’image et semble avoir de l’avance sur une action qui lui court après mais qui est incapable de la rattraper. L’effet est saisissant. L’échec patent de ce choix artistique laisse sans voix, il est étonnant que personne n’ait songé à faire remarquer à Gore Verbinski et son équipe l’agacement prolongé que provoque la musique sur les images. Mais ceci n’est qu’un exemple des innombrables erreurs et échecs d’un film qui ne trouve jamais sa voie, qui ne parvient jamais à s’affranchir totalement de son programme pour exister en lui-même, qui ne semble être qu’un script informatique en tous points mal exécuté. Et de plus là où le bât blesse c'est que l'année dernière est sorti, Abraham Lincoln Chasseur de Vampires (un film assez médiocre lui aussi) avec des scènes d'action largement plus fun et notamment une scène de train qui enterre sans mal cette dernière (et pourtant le budget était 5 fois inférieur).

C'est de plus en plus fréquent de voir des films qui fonctionnent comme des pilotes de série télévisée. Les fins ouvertes, laissant la place à une potentielle suite sont légions à Hollywood et on a pris l’habitude de faire avec mais dans The Lone Ranger c’est beaucoup plus pervers. The Lone Ranger est un héros costumé, on peut donc faire l’analogie avec les super-héros. Il faut bien évidemment nous expliquer comment il en est arrivé là, quelles sont les circonstances de cette décision de devenir un paria, un ranger solitaire contre tous. C’est ce qu’on appelle communément l’origin story. Le problème majeur c’est que l’origin story de The Lone Ranger dure 2h29 ! C’est comme si Spiderman se terminait au moment où, piqué par une araignée radioactive, Peter Parker décidait de devenir Spiderman. Ce n’est pas possible. On ne peut pas vendre au public des moitiés de films, des moitiés de mythologie en comptant sur sa présence massive en salles pour financer la suite. Le procédé est très limite et l’opportunisme absolu qui s’en dégage est tout bonnement détestable.

Tout cela ne fait que confirmer la catastrophe industrielle que représente The Lone Ranger. Elle est intéressante cette catastrophe car tout en essayant de reproduire une recette éprouvée, elle ne parvient jamais à la cheville de son modèle. Qu’est-ce qui a fait le succès de Pirates des Caraïbes et qui fait l’échec de The Lone Ranger ? C’est assez simple en réalité. D’un côté on a un univers assez peu vu au cinéma (surtout dernièrement), les pirates, qui offre une dose d’exotisme, d’aventures et d’images inédites (comme les zombies sous-marins) et de l’autre un univers très codifié ne permettant pas ce genre de fantaisie. D’un côté on a un film qui assume son aspect « pulp » et premier degré mais qui le fait bien, de manière cavalière et enlevé avec beaucoup d’amusements. De l’autre on a quelque chose d’une mollesse rédhibitoire qui tente de faire illusion mais qui n’y parvient jamais. Et surtout d’un côté on a un film frais, sorti de nulle part qui a surpris le public et de l’autre on a une pâle copie qui ne fonctionne pas et qui sent littéralement le réchauffé. The Lone Ranger est un film ennuyeux, sans âme où l’on ne s’amuse strictement jamais contrairement à sa promesse de vente. Mais pire que ça, c’est un projet à l’opportunisme détestable qui nous étale à la figure durant 2 longues heures 30, sa fente de machine à sous. Alors un bon conseil, gardez vos pièces dans vos poches et offrez vous une bonne glace en profitant du paysage. Le spectacle et la dégustation n’en seront que largement meilleurs.

Durée : 2h29

Date de sortie FR : 07-08-2013
Date de sortie BE : 07-08-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 02 Juillet 2013

AUTEUR
Grégory Audermatte
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