Critique de film
The Lunchbox

Certaines histoires semblent trop belles pour être vraies. La success-story du premier film de Ritesh Batra est de celles-là. Participant chanceux aux laboratoires du Sundance Film Institute, ce jeune réalisateur indien y teste quelques scènes du scénario naissant de The Lunchbox. Sur la promesse de ces « brouillons », une coproduction internationale se met en place entre l’Inde, la France et l’Allemagne. Très éloignée des standards bollywoodiens, la courte (1h40) comédie de mœurs ni chantée ni dansée de Ritesh Batra semble taillée pour séduire un public occidental. De fait, suite à sa présentation à la Semaine de la Critique, The Lunchbox est acheté par 48 pays. Interpellé, un distributeur indien tente le coup et sort le film dans la patrie d’origine de Ritesh Batra. Contre toute attente, The Lunchbox y a enregistré un succès phénoménal.

« Les mauvais trains mènent parfois dans les bonnes gares ». Chaque jour, dans la gigantesque et moderne Bombay, des centaines de milliers de cantines individuelles sont livrées depuis les cuisines indiennes, via vélos, trains de banlieue ou rickshaws, jusqu’aux lieux de travail du centre-ville. Suite à une erreur de distribution, le repas soigneusement préparé par Ila (Nimrat Kaur), atterrit sur le bureau de Saajan (Irrfan Khan), un comptable proche de la retraite. Au fil des jours, une relation épistolaire s’établit entre Ila, mère au foyer délaissée, et Saajan, veuf solitaire et acariâtre.

Evidemment, cette relation va remettre de la joie au cœur des deux personnages et bien plus encore. Malgré cela, l’atout majeur de The Lunchbox, c’est qu’il surprend constamment. Autour de son canevas de comédie romantique, Ritesh Batra aborde des thématiques scénaristiques inattendues et développe des personnages à la fois subtils et irrésistibles.

Le personnage de Shaikh (excellent Nawazuddin Siddiqui, vu dans Gangs Of Wasseypur) est l’incarnation évidente de ces chemins de traverse qu’emprunte The Lunchbox. Au début du film, Shaikh est l’employé lourdaud qui remplacera notre héros comptable après son départ en retraite. Dans le premier tiers du film, Shaikh est présenté comme le personnage ressort d’un comique de répétition efficace certes, mais pas très fin. Puis, le récit avance, Shaikh montre ses failles, son histoire, son humour et suscite l’émotion, tout en restant cette recrue envahissante qu’il incarne depuis le début. À l’image de ce personnage, le joli film de Ritesh Batra développe de manière délicieusement surprenante le thème de la vieillesse, tout comme il peut se montrer cinglant à l’égard de la société indienne, à propos de la place de la femme ou de la question du mariage.

À la vision de The Lunchbox, il apparaît clair que Ritesh Batra a peaufiné son scénario au terme d’un dur labeur et de réécritures à répétition. L’exposition de son film est brillante. Quelques minutes suffisent au jeune réalisateur pour mettre en place le principe épistolaire tout en esquissant les personnages principaux. The Lunchbox expose à la fois le quotidien d’Ila et Saajan mais aussi l’élément qui vient le perturber (l’échange des cantines). Fort de cette mise en place efficace, Ritesh Batra observe la transformation de ses personnages à travers leur rapport au quotidien. La majeure partie du film exploite les mêmes situations (métro, boulot, pause-déjeuner illuminée par la lettre d’un(e) inconnu(e), dodo), tout en les transformant peu à peu par la fraîcheur de cette relation platonique. Malheureusement, les faiblesses de The Lunchbox sont aussi liées à l’écriture. Le dernier acte du film peine à trouver un nouveau souffle et le rythme du récit se met à patauger. Ritesh Batra échoue à mettre en scène efficacement le climax émotionnel de ses personnages, et l’émotion peine à poindre dans les dernières minutes.

Malgré ces griefs, l’élégant travail de réalisation de Ritesh Batra est moins sage qu’il n’y paraît. Si le découpage du film est sobre et efficace, le choix d’un format panoramique est osé pour un film intimiste. Le cadreur de The Lunchbox s’en sort bien, car malgré une majorité de plans en intérieurs et assez larges, il crée des perspectives et avant-plans grâce à son format très rectangulaire sans jamais lasser l’œil du spectateur. D’autre part, alors que la narration du film s’articule sur un schéma assez classique (malgré des développements inattendus), Ritesh Batra s’autorise des coquetteries de montages inspirées. Notamment plusieurs flashbacks sur la scène-à-faire de la « rencontre ». Une scène inévitable, traitée avec pudeur et invention par le jeune réalisateur.

Pas étonnant que les distributeurs aient choisi les fêtes de fin d’année pour afficher The Lunchbox dans nos contrées. Le parfum exotique du film ravira les cinéphiles exigeants prêts à se laisser un peu aller, le bouche à oreille et l’étiquette comédie romantique devraient moissonner un plus large public. S’il répond aux critères du terme galvaudé de feel-good movie, le premier film de Ritesh Batra comporte d’indéniables qualités d’écriture et nous montre une Inde middle-class qu’on ne voit pas souvent de ce côté-ci du globe. Par-dessus tout, The Lunchbox réussit l’exploit d’être optimiste sans jamais tomber dans la naïveté. 

Durée : 1h42

Date de sortie FR : 11-12-2013
Date de sortie BE : 11-12-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 18 Décembre 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[95] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES