Critique de film
The Meyerowitz stories

The Meyerowitz Stories est l'autre enfant terrible du Festival de Cannes avec Okja, deux productions Netflix. La polémique, pour cet opus, a été moins retentissante que celle de l'imposant cochon dans l'œuvre du Coréen Bong Joon-ho, le film se révélant moins démesuré, plus discret. C'est d'ailleurs la force et la faiblesse du long métrage de Noah Baumbach (Mistress America), sa douce modestie. Comme pour Les Berkman se séparent (2006), le cinéaste new-yorkais revient à ses premiers thèmes de la famille dysfonctionnelle et sa fratrie endommagée avec quelques accents WoodyAlleniens.

Harold (Dustin Hoffman, délicieusement aigri) est un sculpteur qui n’a jamais véritablement percé dans le monde de l’art. Cette frustration se répand sur sa filiation et se traduit par un malaise avec ses fils et sa fille : Danny (Adam Sandler), musicien qui n’a jamais vraiment poursuivi sa voie ; Matthew (Ben Stiller), qui fuit l’environnement familial pour la gestion de patrimoine ; la cynique Jean (Elizabeth Marvel). Ces demi-frères et demi-sœurs vont alors se réunir autour de la figure polarisante du père dont l’état se désagrège. En sourdine, Noah Baumbach agit en véritable sculpteur qui façonne une belle galerie de personnages, bruts, charpentés, boiteux mais attachants. Il distille sa mise en scène, discrète mais subtile, pour laisser tout le cadre à ses figures tendres devant la dureté des situations (la mort potentielle, le harcèlement sexuel, la transmission contrariée). Le réalisateur arrive à rendre Adam Sandler crédible et même touchant, à l’instar d’un Paul Thomas Anderson dans Punch-Drunk Love (2003) ou Judd Apatow dans Funny People (2009). Les maux éprouvés par cette famille viennent majoritairement des mots. Tout le monde parle, le verbe est omniprésent, mais personne ne s’écoute véritablement. Le film est d’ailleurs construit sur une logique de l’incommunicabilité tordante, bien que finalement assez triste. Si le long métrage communique clairement avec le spectateur (chapitre, récit limpide), les personnages se retrouvent amputés de leurs mots par un montage abrupt qui coupe avant qu’ils aient pu finir leur phrase.

« Ils construisent partout à Manhattan, c’est sans fin » ; « Regarde tous ces bâtiments en verre », fait remarquer Danny à sa fille Eliza (Grace Van Patten) pendant qu’il cherche désespérément une place où se garer. C’est peut-être dans ces remarques que le cinéma de Noah Baumbach est le plus fin, c’est-à-dire celui qui raconte le changement insidieux et le déclin nostalgique des choses. Comme Whit Stillman dont il partage de nombreux motifs, Baumbach filme des choses qui se perdent, disparaissent et se délitent. Il mettait en scène la passivité de Roger dans un Los Angeles en perdition avec Greenberg (2010), le glissement entre les générations avec While We're Young (2015) ou le vertige post-étude avec son œuvre la plus réussie à ce jour Frances Ha (2013). Pour filmer ce changement, Baumbach utilise la matière bientôt désuète de la pellicule qui disparaît peu à peu au profit du numérique. Le geste est d’autant plus émouvant que The Meyerowitz Stories parle du temps qui passe avec mélancolie et retenue.

Même si le film souffre d'un certain manque d'envergure, il reste plus pertinent qu'un The Square dans son regard sur l'art, tantôt vecteur de souffrances mais aussi d'espoir avec le personnage de la jeune Eliza qui intègre une école de cinéma où elle réalise des films audacieux et érotiquement décalés. Contraste absolu avec le film de Baumbach, sage et rangé, qui porte un regard bienveillant et pudique sur le bouleversement. The Meyerowitz Stories est un petit film qui a secrètement besoin d'un grand écran.

Durée : 1h53

Date de sortie FR : 13-10-2017
Date de sortie BE : 13-10-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 22 Octobre 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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