Critique de film
The Misfits

Gros plans sur une paire de cuisses larges et fermes, au delà des formes. Un cul comme une invitation à la luxure, à la décadence. Boire et danser presque nus sous les arbres aux travers desquels filtrent les rayons d’une nuit tronquée. Américaine, dit-on. Des chevaux fous que l’on emprisonne et puis libère. Une femme et ses quelques amants éperdus mentant pour subtiliser sa tendresse, son amitié, son amour. Un troupeau abîmé sacrifiant tout bonheur illusoire pour la liberté morale des grands espaces qui ne tiennent que dans un regard ou un esprit blessé. Ce sont avant tout des images qui restent après la découverte de ce chef-d’oeuvre, ultime s’il en est. Des images : l’essence même du cinéma…

The Misfits porte sur sa peau sablée, abîmée - comme l’étaient celles de ses héros et protagonistes – les marques de l’échec et sinon de la défaite, de l’oubli du mythe américain. Ceux qui en rêvent encore s’échinent à poursuivre un passé qui leur échappe. Cowboys d’un autre temps cherchant à renouer avec leur liberté d’antan. Une liberté révolue à Reno, triste ville des déserts où Marilyn (dont il est inutile de donner le nom du personnage tant elle s’approche du plus profond de son être Monroe) s’apprête à divorcer. Première scène et cruauté du scénariste, Arthur Miller, futur ex-mari de l’actrice. Sadisme pourtant chargé d’amour tant ce rôle évoque un au revoir, le cadeau d’un rôle sublime, immanquable. Première scène donc, et Marilyn face à son propre reflet répète son divorce. Impossible dès lors de ne pas lier fiction et réalité, impossible aussi de ne pas ressentir dès les premiers instants la confusion de l’actrice par rapport à sa propre vie. Une perte de pied dans le miroir sans fond de sa jeune existence touchant pourtant déjà à sa fin.

Guido (Eli Wallach), garagiste détruit par la mort de sa femme et par le sang d’une guerre pour uniques souvenirs. Gay (Clark Gable) cowboy à l’ombre lointaine sent le poids des années lui dérober sa jeunesse. L’homme viril perd en puissance, gagne en faiblesses. Et Perce (Montgomery Clift) dont le corps lourd et voûté rend les rodéos de plus en plus difficiles. Le monde change et ces trois hommes ne le suivent plus. Ils traînent loin derrière, dans un passé en déliquescence. C’est Marilyn qui bousculera leur(s) vie(s) de sa pureté à peine voilée. Un amour, un idéalisme, une naïveté pour tenter de laisser renaitre ces ancêtres, loin de leurs plaies bien plus profondes que sa simple solitude.

Mais l’échec poursuit ceux qui, sous la pression de leurs rêves, n’ont jamais pu accomplir leur vie comme ils l’entendaient. Une requête à l’existence peut être trop importante. Reno abrite ces fuyards de vérité, ces coureurs de chemins jamais à leur place. Et tous les acteurs de s’offrir à leurs rôles, au texte (parfois trop écrit, trop présent), à leur metteur en scène (John Huston à son sommet) dans un grave geste de comédiens ou d’humains désemparés. S’offrir ou se perdre et dévier de son axe ainsi est le destin de nos personnages/acteurs dans ce film aux faux-semblants de mensonge-vérité.

Marilyn apportera à ces trois hommes, chacun à leur tour, une différente idée de l’amour. Semblant d’épouse pour Gay, fougue réservée pour Guido et apaisement maternel pour Perce. Cette triple relation entraînera le besoin de vie de Monroe vers la désillusion la plus totale jusqu’à une scène paroxystique en fin de film. Seule perdue au centre du cadre bordée de sable blanc, elle hurle sa haine aux trois hommes partis tuer quelques mustangs pour sauver leur semblant de liberté. Là où il aurait été facile d’approcher la caméra du visage larmoyant de l’actrice, Huston préfère la filmer de loin oppressée par le vide le plus total, par la mort. Elle qui avait tant besoin de croire en la vie et qui pensait trouver en ces mâles surannés la réponse à ses besoins. Ce sont ces mêmes besoins qui vaincront au final. Tordant les trois hommes à sa propre certitude, les forçant à abandonner leurs idéaux impossibles. L’amere poésie des derniers plans offrira à qui veut : amour, haine, peur, tristesse. Un florilège d’émotions fortes.

Et puis, la mort qui plane partout. Comme toujours. Le fantasme prévoyant la réalité. (Gable mourra quelques jours après le tournage et se verra suivi d’assez près par Monroe. Et Clift de clore ce balai mortuaire quelques années plus tard. Splendide testament donc, pour ces trois légendes) Rarement la mort et le cinéma se seront autant confondus. Mais là où les corps bouleversants des acteurs usés jusqu’au plus profond ne tiennent aujourd’hui qu’en tas de poussière, les héros, eux, vivent encore. Ils brillent et enluminent les yeux, ils se laissent adorer comme les dieux des toiles qu’ils sont et seront toujours. Le cinéma comme antidote à la mort, à l’oubli. Grande idée, ample projet !

Durée : 2h05

Date de sortie FR : 11-02-2015
Date de sortie BE : 31-03-1961
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 10 Février 2015

AUTEUR
Lucien Halflants
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Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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