Critique de film
The Social Network

‘You are such an asshole’, dernier dialogue de la scène préliminaire de The Social Network. Mark Zuckerberg vient de se faire larguer dans un bar d’Harvard par sa petite amie au terme d’une conversation ping-pong saisissante. Auréolé de sa récente déconfiture, le geek pirate le système informatique de l’université et crée en un tour de main un site, ‘facemash’, qui donne la possibilité aux étudiants de voter pour la fille la plus canon du lycée. Succès immédiat, en moins de deux heures, 22.000 connexions. En dépit de la controverse soulevée sur l’aspect mysogine du site, le talent de Zuckerberg suscite l’intérêt des frères Winklevoss, sortes de robots sportifs programmés à la réussite et qui ont l’intention de créer un site communautaire réservé aux étudiants d’Harvard. Les jumeaux demandent à Zuckerberg d’en construire l’architecture. Il accepte et lance 6 semaines plus tard The Facebook, le site qui compte aujourd’hui 500 millions de membres à travers le monde et a fait de Zuckerberg le plus jeune milliardaire de la planète. Seule petite ombre au tableau, le génie de l’informatique n’a pas associé les jumeaux à la création du site. Il l’a sorti à leur insu, s’appropriant la paternité du projet. Le film de David Fincher basé sur le livre de Ben Mezrich ‘The accidental Billionaires’ s’attache alors à relater les auditions juridiques et autres conciliations qui ont égrené la naissance du réseau social Facebook et faire ainsi la lumière sur la personnalité de Zuckerberg, lui-même reflet d’une génération constamment connectée à la toile pour mieux masquer sa solitude. Aaron Sorkin, le scénariste du film nous offre son point de vue sur Zuckerberg dans la scène finale qui répond classiquement à la première et par l’entremise de la charmante conseillère juridique nous délivre un avis sans appel ‘I don’t think you are an asshole Mark, but you are trying harder to be one’. Le film ne fera certainement aucun tort au vrai Zuckerberg qui a entièrement désavoué le film, au pire il entretiendra le mythe.

Globalement égratigné tout au long du film, Zuckerberg, joué par un impeccable et Gilber Grapien Jesse Eisenberg, est en quelque sorte le symbole d’une jeunesse emprisonnée par une virtualité censée la libérer d’une solitude inconsolable. Fincher, réalisateur des Benjamin ButtonSevenPanic Room et autres Fight Club nous propose une nouvelle autopsie de la génération du web 2.0. A celle consumériste et schizophrène des années 90, dénoncée dans Fight Club, succède les psychos sociaux de 2010. Moins de prise de risque, moins de parole, des avatars, des profils complaisants, le tout révélateur d’une communication narcissique bancale.

The Social Network met en exergue cet univers en soulignant sa genèse. Et celle-ci est, sans surprise, l’héritage d’une frustration sexuelle inavouable. Au cœur du microcosme d’Harvard, n’accèdent aux clubs très privés, véritables alcôves de la débauche, qu’une partie restreinte des étudiants, les plus fortunés d’entre eux et ceux correspondants aux canons de la beauté. Tous les autres ne semblent aspirer qu’à cette boite de pandore qui leur restera désespérément fermée. Zuckerberg fait partie de ces laissés pour compte dont la revanche, intellectuelle, sera laconiquement synthétisé par le titre de sa carte de visite ‘I am the CEO bitch’. Exister par l’intermédiaire d’un médium derrière lequel on est un autre pour ne pas avoir à s’avouer qu’on a échoué à atteindre ses fantasmes concrets, tel est le constat sans appel du film parfaitement symbolisé par le dernier plan du film.

Maitrisé de part en part, la réalisation The Social Network, auquel on pourra toujours reprocher le débit narratif oppressant, est faussement classique dans sa forme donnant l’impression d’un enchainement de plans fixes. Le montage serré et nerveux oscillant entre flash back de la naissance du projet et scènes d’auditions contemporaines où la virtuosité de la mise en scène apporte un rythme et une tension constante saisira l’attention de ceux qui auraient pu rester imperméables à la thématique du film. La bande son inspirée de Trent Reznor accentue cette impression de torrent visuel et narratif crescendo et les effets spéciaux, aussi invisibles que constants, sont prodigieux d’efficacité (un seul acteur prête son visage aux deux jumeaux, le second ayant été reconstruit numériquement). Les séquences de codage informatique s’enchainent avec des soirées à la musique assourdissante ou les hommes dans les deux cas sont enfermés dans des tours d’ivoire prêtes à se briser de solitude, la quasi-totale absence de scènes extérieures n’est en rien préjudiciable au film emmené par des acteurs aussi jeunes que talentueux. Maelstrom de dialogues couperets en adéquation constante avec le découpage ciselé du film, The Social Network a transformé un sujet d’actualité en une œuvre presque classique.

Durée : 2h00

Date de sortie FR : 13-10-2010
Date de sortie BE : 27-10-2010
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 14 Juin 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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