Critique de film
The Thing

Depuis Ghosts of Mars réalisé en 2001, le travail de réalisateur de John Carpenter est presque insignifiant. Ce n’est pas le film The Ward, l’hôpital de la terreur fait en 2010, ou son investissement dans des séries, qui vont ramener cet esthète au premier plan. Depuis quelques années, il semble plus concerné par la musique qu’il produit assidûment pour différents supports. Il n’est donc pas certain de revoir Carpenter faire un long métrage de fiction dans un futur proche et encore moins une œuvre indispensable. Alors profitons pleinement de la ressortie de The Thing en copie restaurée pour frémir à nouveau devant le film d’un cinéaste atypique.

La copie du film est à la hauteur de nos attentes. D’une grande qualité, elle valorise et redonne toutes les sensations à la proposition. Les spectateurs qui découvriront The Thing à cette occasion pourront en apprécier à sa juste valeur toute la puissance formelle.

The Thing conte l’histoire d’un groupe d’individus installés dans une base au milieu de l’Antarctique. Suite à une altercation avec des scientifiques norvégiens, ils vont recueillir un chien pris en chasse. Rapidement, l’animal va développer un comportement étrange et le mal va se répandre au cœur de la communauté. The Thing, n’est pas un simple film de monstre, il questionne le « comment vivre ensemble ». Tristement d’actualité suite aux terribles évènements de la fin d’année en France, ou plus récemment à l’étranger, il met en avant cette stigmatisation de la peur de l’autre. Dans le film, tout le monde en vient à se craindre, à s’observer, à douter. L’humain se ronge avant de s’autodétruire : qui suis-je ? Comment identifier le mal ? Suis-je le mal ?

Je, tu, il est.

Les monstres ont toujours été attractifs dans le champ du cinéma, ils génèrent nos fantasmes tout autant qu’un sentiment appuyé de terreur. Dans un très court prologue, une soucoupe volante vient s’écraser sur terre. Doit-on regretter cette ouverture donnant une information prégnante sur l’arrivée de l’étranger. Le film est tellement équilibré dans sa mise en place de la tension et de la terreur, qu’on peut se demander si le suspense qu’aurait pu générer l’absence de cette ouverture, n’aurait pas été encore plus troublant. The Thing est un film sur l’isolement et la scission, sur le hors champ et l’invisible. Cette base est située au cœur d’un manteau infini de neige. Il n’y a aucune issue et nulle chance que nos héros s’en sortent. En contraste avec ce blanc polaire, les intérieurs sombres et étroits renforcent la typologie des lieux. Deux choix uniques s’offrent à eux, affronter cet infini brumeux et nordique, ou se lover dans des espaces confinés et obscurs. Les conditions de vie sont extrêmes, et comme un souffle désagréable sur la nuque, ils vont pourtant devoir y accueillir le mal. Une des qualités du film de Carpenter est d’avoir su montrer la bête avec parcimonie. Créée à l’aide d’effets mécaniques – l’époque n’offrait pas le déploiement de la synthèse comme actuellement – qui sont particulièrement réussis. Rob Bottin en est le créateur génial et inventif. Chaque apparition du monstre fonctionne parfaitement et ne vient pas altérer notre perception. L’humanoïde est organique, protéiforme. Il est fait d’un amas de cellules et de chair qui mutent et évoluent en permanence jusqu’à reproduire parfaitement nos traits et prendre notre place tout en détruisant notre personnalité et notre humanité.

Spectacle son et image

Comment ne pas évoquer la bande son d’un film de Carpenter. On connaît l’attachement particulier du cinéaste pour la musique, il en est même la plupart du temps le compositeur. Pour The Thing, il a laissé sa place à Ennio Morricone. Loin des évocations des films de Sergio Leone, nous percevons des sonorités où la pulsation est de mise. La musique accompagne notre attente et glisse à demi pas derrière MacReady et ses compagnons de galère. Elle n’est pas là pour créer ou renforcer la terreur, elle génère un suspense anxiogène à la recherche du mal.

La mise en scène est nerveuse et sensorielle. Carpenter jongle entre des séquences dynamiques à l’épaule et des instants où la dilatation du temps est renforcée par la stabilité de son cadre. Sa caméra est à hauteur du mal. D’abord très basse quand la chose habite le chien, elle va prendre de plus en plus de hauteur au fur et à mesure que le monstre contamine. Dean Cundey, le chef opérateur, (également de Spielberg et Zemeckis) a un impact important sur la réussite plastique de la proposition. Le grain de la pellicule est palpable, la vie réside dans la matière du film, le celluloïd de la pellicule semble lui aussi contaminé. Lors du duel ultime, la dernière partie du film est un morceau de bravoure, quasi en bichromie d’un bleu électrique opposé au rouge de l’enfer. Deux univers se côtoient pour un dernier combat, le minéral contre l’organique.

Film générationnel.

Voir The Thing, c’est à la fois replonger dans l’enfance et lutter contre un cauchemar qu’on cherche à évacuer mais qui revient chaque nuit. C’est retrouver les premiers frissons de la salle pour une expérience ultime de terreur. Sa ressortie ne compensera pas l’échec commercial de 1982, mais elle aura au moins le mérite de rappeler à quel point il a été injustement mis au placard.

Film générationnel, il fait aujourd’hui parti du panthéon des films de monstre et s’installera donc sans contestation possible dans le haut de la liste des meilleurs films d’horreur sortis en salles ces derniers mois. Il permet surtout de relever le niveau d’un genre certes dense, mais en perte de vitesse depuis une longue période. D’une grande modernité malgré une économie de moyen, rarement une telle proposition aura généré une tension avec un point de non retour si affirmé et une ambiance apocalyptique d’un pessimisme, et d’une noirceur à vous glacer le sang.

Il est aisé de remarquer chez les jeunes cinéastes les influences que génère le travail de Carpenter. Nous ne citerons qu’un seul exemple qui a su nous ravir, le surprenant It Follows de David Robert Mitchell. En 1982, quand John Carpenter réalise son film, le sida a bousculé les consciences collectives. Cette question de la transmission d’un mal invisible est au cœur de son film, comme elle le sera en 2015 dans celui de David Robert Mitchell.

Dolly Bell

Durée : 1h48

Date de sortie FR : 27-01-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 24 Janvier 2016

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