Critique de film
The Tree of Life

Je suis encore ému. Ca fait pourtant une douzaine d’heures que je suis sorti de la séance. J’ai même eu le temps de dormir dessus, de m’en éloigner ou de m’en rapprocher, d’y reconnaître encore plus que ce que j’avais déjà ressenti en le voyant. The Tree of Life de Terrence Malick est sans doute le premier film à toucher au sublime. De son dialogue intime avec Dieu dont on a surtout parlé qu’il soit spirituel ou religieux, il faudrait davantage extraire un dialogue plus profond encore et tellement rare au cinéma, le dialogue de l’homme à l’enfant qui vit encore en lui, dont les murmures comme des soupirs ont été étouffés au prix de l’ambition, du conformisme, de la docilité d’être adulte. Malick y parvient au prix d’un tour de force formel éblouissant de sincérité et d’honnêteté vis-à-vis du spectateur. Son film nous irradie de cette lumière naturelle dont il a remplit son œuvre somme.

Jack (Sean Penn) adulte. Visage renfrogné scrutant l’horizon du haut de sa tour, de son gratte-ciel, symbole évident d’une humanité qui s’est prise pour Dieu en le plaçant toujours plus haut qu’elle comme le susurre Mme O’Brien (Jessica Chastain) à ses enfants (this is where God lives). Pour guérir d’un mal qui ronge sa mémoire et se réconcilier avec lui-même, Jack va plonger en elle et se souvenir du début de toute chose, de sa propre naissance mais aussi en remontant jusqu’au Big Bang de la naissance de la vie elle-même. Il ne fait aucun doute que pour Terrence Malick, et il le dit d’ailleurs, la vie en appelle à la conciliation de deux forces opposées et complémentaires, la grâce (la mère des trois enfants) et la nature (le père joué par Brad Pitt).

Jamais de mémoire, cette intimité du dialogue n’a été aussi poussée. Car dans l’enfance de Jack, se sont joués plusieurs drames, d’abord l’arrivée de deux frères le privant de l’amour absolu, le rapport difficile à un père autoritaire et enfin le décès d’un de ses frères, drames qu’il aura cherché à refouler mais qui continueront de l’obséder. En essayant de se guérir et de retrouver la foi (I lost you), Jack va s’adresser à trois personnes qui n’en forment qu’une seule, Dieu, son frère décédé et lui-même, cette petite voix d’enfant qui lui parle avec tendresse.

Après avoir ébloui l’écran de la genèse du monde, dans une longue séquence non sans rappeler Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio, Malick s’attache à décrire l’enfance de Jack, de sa naissance à son départ de la première maison où il a grandi. La finesse, la subtilité de chaque scène, de chaque plan est prodigieuse, infinie d’évocation, de splendeur. Quand je pense qu’on parvient à le huer alors qu’il est certainement le réalisateur qui retranscrit le mieux la nature, la vie en parvenant même à toujours la transcender à l’écran. Habillées de psalmodies soufflées par les voix des narrateurs, les scènes reproduisent fidèlement tous les souvenirs de Jack. En tant que spectateur l’on s’émerveille devant cette mémoire fidèle qui provient pourtant d’un homme né en 1943 et qui raconte ici avec force de détails son enfance dans les années 50.

Avec lui, notre mémoire se délivre elle-aussi… La main qui dépasse de la fenêtre de la voiture et qui fait le dauphin en surfant sur le courant d’air, la nuque de la fille dont nous étions amoureux au lycée, cette femme plus âgée et inabordable que nous observions à travers sa fenêtre, les premières virées entre garçons, la cruauté, les combats, le souvenir fantasmé de la mère tendre, dont l’odeur des cheveux enserre encore notre cœur d’une douloureuse nostalgie, le désir de meurtre du père et sa reconnaissance, notre ombre aussi avec laquelle nous jouions… Depuis combien de temps n’avons-nous plus regardé notre ombre ? Parvenant à revenir à cet instant crucial où il s’est réconcilié avec son père, celui-ci s’excusant de ne pas avoir toujours été un bon père en prétextant qu’il avait cherché à le rendre fort, Jack prend son père dans ses bras et lui pardonne avant d’entamer un dernier chemin, adulte (être adulte n'est-ce pas pardonner à nos parents ?). Précédé de sa compagne, il franchit une porte symbolique dans un désert où il retrouve les visages de tous ceux qu’il a aimé, et de pouvoir étreindre son petit frère, caresser le visage de sa mère et guérir son âme à la lueur d’un passé réconcilié.

Porté par un jeune acteur merveilleux Hunter McCracken (Jack Jeune), emmené par une musique dantesque, The Tree of Life n’a rien de la bondieuserie pour laquelle on aimerait le faire passer, c’est même un pamphlet contre une interprétation littérale et puritaine de la religion chrétienne. C’est une œuvre mystique dans le sens où elle élève l’homme en le ramenant à la source de tout et le spectateur en lui offrant une rencontre directe avec lui-même. C'est un immense film tout simplement. J’en ai encore les larmes aux yeux d’avoir réussi par l'intermédiaire de l'écran à retrouver l’enfant qui sommeillait en moi et d'être parvenu à lui demander de bien vouloir me pardonner. Merci.

Durée : 2h18

Date de sortie FR : 18-05-2011
Date de sortie BE : 18-05-2011
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 09 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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