Critique de film
The Visit

À chaque nouveau film de M. Night Shyamalan se repose la même question : l’auteur de Sixième sens est-il en train de remonter la pente après les échecs artistiques et critiques accumulés depuis Le Dernier maître de l’air (2010) et dans une moindre mesure Phénomènes (2008) ? The Visit apporte des éléments pour une réponse affirmative. Oui, Shyamalan a réalisé là un honnête film d’horreur, croisement entre le found-footage et l’univers de la boîte de production Blumhouse (Insidious), ici aux manettes. Mais est-ce suffisant pour croire à la rédemption ?

The Visit est un film d’horreur comme jamais Shyamalan n’en avait réalisé. Une mère de famille célibataire envoie contre son gré ses deux enfants passer une semaine de vacances chez ses parents qu’elle n’a plus vus depuis des années. Les enfants ont hâte de rencontrer leurs grands-parents, et partent caméras au poing immortaliser les moindres instants. Mais bien sûr, rien ne se passera comme prévu, et le comportement étrange des seniors, une fois la nuit venue, laissera place aux inquiétudes et aux frissons.

Club du troisième âge

Rien de bien original ni de réellement traumatisant pour le spectateur dans les apparences. Comme souvent avec un cinéaste que l’on a aimé porter aux nues après la trilogie magnifique IncassableSignesLe Village, l’essentiel est ailleurs. S’il ne peut refuser de tourner des scènes spectaculaires et horrifiques comme le genre qu’il embrasse le demande, on trouve toutefois dans The Visit une bonne part de second degré salutaire. Ce même second degré qui faisait tant défaut à After Earth, et qui ici, permet de remettre sur le droit chemin quelques thématiques essentielles du cinéma de Shyamalan.

A commencer par l’intrusion du fantastique dans le réel, et de sa dilution dans ce dernier. On le sait, plus qu’aucun autre cinéma, celui de Shyamalan est affaire de croyance et de doute. Croyance et doute des personnages et spectateurs dans la fiction en jeu, qui d’une scène à l’autre peuvent aller se loger aussi bien dans le réel (le confortable et le rassurant, à l’image de l’épilogue du cache-cache sous la maison) que le fantastique (l’inconfortable des terreurs nocturnes de grand-mère). La grande idée de The Visit est de faire du troisième âge et des troubles (physiques et psychologiques) que cela engendre, le moteur de la fiction fantastique et horrifique du métrage, avec en primes quelques « couches » humoristiques bien senties.

Le film permet aussi à son auteur de rappeler qu’il a toujours raconté des histoires à hauteur d’enfants, ce qui est plus que jamais le cas ici puisque l’intégralité des images provient des deux caméras utilisées en permanence par les enfants pour filmer leurs « vacances ».  Pour autant et paradoxalement, le dispositif n’a pas la force que pouvaient avoir les actions démiurgiques de Joseph dans Incassable (qui faisait prendre conscience à son père de ses supers pouvoirs en rajoutant du poids aux haltères dans son dos) ou des enfants dans Signes (qui croyaient plus que les adultes à l’arrivée des extra-terrestres). Ici la grande-sœur se comporte en adulte, et elle et son frère subissent d’avantage qu’ils ne maîtrisent ou engendrent les actions. La distance qu’ils mettent entre eux et leurs grands-parents à travers les caméras les cantonnent à un rôle de spectateurs. On peut y voir dans ce traitement thématique une ambition revue à la baisse de la part du cinéaste, attentif à bien enchaîner les ressorts horrifiques de son film, avant de concevoir une œuvre qui suscitera de nouvelles exégèses. Il manque à The Visit une dimension symbolique qui par le passé sublimait les récits du cinéaste.

Remise en forme ?

S’il convient de souligner que Shyamalan reprend ici du poil de la bête en nous garantissant un film d’épouvante qui fonctionne à merveille à travers les codes génériques établis depuis longtemps (et même si cette « mode » du found footage commence à durer un peu trop), il ne faut toutefois pas en demander plus. The Visit est plus recommandable que Le Dernier maître de l’air ou After Earth, et à travers quelques connexions thématiques pointées plus haut, il laisse entendre que le cinéaste reviendrait à ses premiers amours, débarrassé d’univers fantastiques qui ne lui conviennent pas (Le Dernier maître… et After Earth, toujours).

On se prend à rêver alors d’un véritable retour aux sources qui passerait aussi par une mise en scène plus accomplie et qui ne dépendrait pas d’un argument commercial comme c’est le cas ici. En somme, d’un Shyamalan indépendant, capable de remettre de lui-même dans le récit (depuis Phénomènes et quelques secondes au téléphone, aucune trace physique ou sonore de Shyamalan dans ses films, alors qu’il se donnait des seconds-rôles importants auparavant), et de nous refaire vibrer, un peu plus longtemps que le temps d’un honnête film d’horreur. Attendons la prochaine visite du cinéaste pour en avoir le cœur net.

Durée : 1h34

Date de sortie FR : 07-10-2015
Date de sortie BE : 11-11-2015
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Critique mise en ligne le 07 Octobre 2015

AUTEUR
Jérémy Martin
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