Critique de film

Si Amélie a choisi de retourner vivre au Japon malgré sa nationalité belge, c’est qu’elle a grandi dans cette culture, cet exotisme, dans cette bulle qu’elle réinvestit aujourd’hui, des années plus tard, comme un amour perdu et retrouvé. A vingt ans, elle gagne à nouveau sa véritable patrie, là où les grandes choses sont minuscules et les petites, immenses. Le Japon c’est son fantasme, sa solitude, sa liberté. Elle y pétillera, y (re)découvrira les odeurs, les goûts, les sensations… Mais surtout, elle y enseignera le français, sa langue maternelle, à un élève unique, bientôt son amant. Au Japon, Amélie aimera et se verra aimée.

Une voix ouvre le film. Une voix off, charmante mais indigeste. On entend les mots de Nothomb dans la bouche de l’actrice. Lourds, ils défilent à l’écran. Difficile de pénétrer le métrage tant l’écrivaine s’entend et se devine dans le code de jeu outré de Pauline Etienne. La jeune femme est marginale, pétillante mais surtout irritante. L’entame est pénible. Pas de rires, peu de sourires. Les tentatives poétiques des textes s’écroulent et celles plus visuelles (voix-off imagée de manière littérale…) ne parviennent ni à voler, ni à tomber. A peine existent-elles. En somme, peu de cinéma dans cette pesante première partie. Seul Tokyo dépayse le regard. Dans un geste voyeur et intéressé, nous prenons plaisir à investir les banlieues entassées au calme de surface.

Après les mots écrasants, les improbabilités scénaristiques et les running gags sur la belgitude de l’héroïne, (bières, frites, etc…) le film mue. Alors s’engage la clarté romantique moins faussement ambitieuse (ou d’une ambition échouée) mais tellement plus douce et enivrante. On pourrait comprendre une scène clef comme le point de rupture du récit : après l’amour enfin consommé arrive une improbable chanson, l’absurdité du cinéma de Stefan Liberski dans toute son ampleur explose à l’intérieur d’un appartement aseptisé avec vue géométrique sur un monde qui ne l’est pas moins. Une déflagration qui ouvre (non sans un certain mauvais goût) le film à ce qu’il sera vraiment : un récit d’amour multiculturel sur fond de recherche existentielle. Ainsi s’oublient l’ennui et les vaines offrandes des débuts.

Souvent, le couple s’allonge, se couche, fait l’amour. Pour la beauté du geste, pour une idée de cinéma. C’est beau, émouvant, la musique en plein lyrisme n’y est pas étrangère. La ritournelle en devient presque systématique et les corps se mêlent et se séparent mais jamais ne se ressemblent. Certaines choses ne changent pas. Nous restons le produit physique (sinon idéologique) de l’endroit où nous sommes nés. Plus le film avance et plus les idées visuelles se font présentes, elles grandissent à l’instar de l’inspiration du cinéaste, de ses propos, de son art. On retiendra, par exemple, une étonnante et solitaire escapade dans les montagnes enneigées. Ou quand la recherche d’un chemin moral, spirituel se transforme en lutte pour la vie, contre le froid.

Sans jamais arriver à laisser exploser sa substance, cette liberté, cette joie que le film contient, il laisse poindre quelques jolis instants dont vingt superbes minutes en milieu de film. Quelques scènes empreintes de liberté et de mouvement en opposition avec une société japonaise statique. Pauline Etienne, sans jamais transcender son jeu, affine son charme  et son sourire qui – même cabotin – enchante le cœur, la pellicule. Et c’est bien là un grand intérêt du cinéma.

Puis le film s’éteint dans un élan gracieusement cynique. Prendre le pas sur la vie avant qu’elle ne nous brusque. Faire les bons choix avant que ne s’impose la fatalité. Ici, une catastrophe que nous tairons. Une force naturelle qui rassemble les opposés, « les liés » par l’amour. La peur, comme tout sentiment, se partage mais ne peut que se vivre seul. Alors l’abandon se fait indispensable. Un abandon pour autre chose, pour un suivant. La vie en état de permanent recommencement. Et c’est bien là ce qui transcende le film : l’immuabilité des sentiments impossibles, en amour, rend les choses toujours plus belles et par dessus tout universelles.

Durée : 1h40

Date de sortie FR : 04-03-2015
Date de sortie BE : 08-10-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 10 Mars 2015

AUTEUR
Lucien Halflants
[130] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES