Critique de film
Tokyo Tribe

Chaos

Sono Sion travaille beaucoup. Trop, diront certains. De ce côté-ci du globe, les œuvres de l’auteur-réalisateur-poète-performer tokyoïte nous parviennent de manière chaotique, à l’image de la carrière du bonhomme. Jugez plutôt: la fresque Love Exposure directement dans les bacs DVD/Blu-Ray bien achalandés, Guilty Of Romance et le plus mainstream The Land Of Hope dans un circuit confidentiel de salles obscures, ou encore un Why don’t you play in hell ? d’excellente réputation mais visible seulement via le circuit des festivals, comme c’est le cas aujourd’hui pour ce Tokyo Tribe. Au vu du caractère hautement improbable de l’objet en question, parions d’ores et déjà que celui-ci ne trouvera pas son chemin vers les salles hexagonales. Et pourtant Tokyo Tribe a le potentiel pour devenir un objet de culte juvénile, débraillé et malpoli.

Tokyo’s burning

Dans un Tokyo en carton-pâte, les gangs règnent chacun sur leurs quartiers. Merra, blond peroxydé leader des Wu-Ronz, déteste copieusement les Musashino Saru, menés par le gentil Kai. Pour s’approprier leur territoire, Merra s’allie à Buppa, un gangster-proxénète-anthropophage qui a récemment capturé une ado mystérieuse douée en arts-martiaux et son pote frugivore. Bientôt, la guerre des gangs fait rage.

Luna Park

Adaptation live d’un manga à succès de Santa Inoue, Tokyo Tribe est un tour de manège survolté, flashy, pétaradant, épuisant. Primo, c’est une comédie musicale hip-hop. Les personnages s’adressent régulièrement à la caméra en débitant leurs rimes, diversement inspirées. Secundo, ce flow quasi-omniprésent contamine le cadreur. Sono Sion ne pose jamais sa caméra, mais la fait tanguer, trembler, virevolter tous azimuts. La mise en scène de Tokyo Tribe crée un espace total et artificiel, un Tokyo de parc d’attractions, sur lequel glisse la caméra sans aucune motivation narrative et sans jamais s’arrêter, telle l’œil pressé d’un ado pré-pubère qui scrute les cases d’une BD surchargée de détails sur la route de l’école.

Manga Live

Et des détails, les rues et les plans à rallonge de Tokyo Tribe en regorgent: une vieille qui scratche, un type qui parle dans une poubelle, un autre enduit de colle à papier peint, des dizaines de demoiselles peu vêtues… Baroque, voire rococo, Sono Sion emplit ses scènes à ras-bord de nudité, d’action, de violence, de couleurs, d’effets sonores, de CGI grossiers… L’influence du manga original est criante: transitions en volets, tags qui apparaissent sur l’écran, humour gras, frappant volontiers en-dessous de la ceinture. Les personnages ont des looks aussi identifiables (coiffures et costumes extravagants) que des caractères schématiques (gentils, méchants, obsédés sexuels, le sidekick de l’héroïne est même réduit à sa boulimie de pommes !). Dans son improbable pot-pourri, Sono Sion se fait plaisir et multiplie les références cinématographiques, citant notamment Orange mécanique ou La Fureur du dragon.

En bref…

Tokyo Tribe verse dans l’exagération décomplexée et sans limites. Cela dit, il convient de saluer le tour-de-force du réalisateur qui parvient à ne pas trop lasser malgré le recours systématique à la surenchère. Le japonais stakhanoviste y déploie même une certaine maestria, filmant en travellings latéraux virtuoses des rixes chorégraphiées avec une redoutable efficacité. Dans Tokyo Tribe, un Sono Sion loin de ses obsessions se fait plaisir à faire plaisir, livrant une friandise qui colle aux dents de spectateurs en quête de régression.

N.B. : Tokyo Tribe était présenté à Bruxelles en avant-première dans le cadre du festival OFFSCREEN.

Réalisateur : Sono Sion

Acteurs : Ryohei Suzuki, Hiroko Yashiki

Durée : 1h56

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 27 Mars 2015

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[111] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES