Critique de film
Toni Erdmann

Réputation

Depuis la croisette, en mai dernier, quelques séances triomphales propulsent Toni Erdmann au top des films les plus attendus de l’année. Pour cause : des éclats de rire, à Cannes ? Du jamais vu depuis… Ouh là ! M.A.S.H de Robert Altman en 1970 ? Plus encore, des applaudissements ! Pas seulement à la fin du film mon bon monsieur, mais pendant la projection ! Eh oui ! Fallait le voir pour le croire. Un frisson inédit pour quantité de critiques qui apparemment ne mettent pas souvent les pieds hors des projections de presse. On le sait, Cannes souffle schnouf et paillettes au visage de bon nombre de festivaliers prompts à encenser la première découverte ou à clouer au pilori le premier pas de côté d’un auteur consacré. Alors un mois et demi après la tempête, qu’en est-il de Toni Erdmann ?

Es-tu un être humain ?

Septuagénaire bedonnant et farceur, Winfried (Peter Simonischek) vit seul avec Willi, son chien fatigué et malade. Au fil des années, les liens se sont émoussés entre lui et sa fille Inès (Sandra Hüller), à tel point qu’il en oublie son anniversaire. Lorsque Willi meurt enfin, Winfried rend visite à Inès, consultante dans le business du pétrole installée à Bucarest. Lors de cette visite, le père est abasourdi par l’être qu’est devenue sa fille. Quelques jours plus tard, alors qu’Inès se croit débarrassée de ce père moralisateur, il envahit son quotidien par surprise travesti en Toni Erdmann, un soi-disant coach ridicule et gaffeur.

Verdict

Au risque de décevoir, Toni Erdmann n’est pas le chef d’œuvre annoncé. Telle une traversée de la Bavière en tracteur électrique, l’agréable projection demeure un brin longuette. Caméra portée se gardant de toute ostentation et photographie qui décline des gammes bleues et grisâtres, les atouts de Maren Ade ne sont pas du côté d’une picturalité peu inspirée qui échoue à créer le souffle nécessaire à un film de plus de deux heures trente. Voilà pour les écueils, le reste n’est que du bonheur.

Tempo et accords

L’écriture ciselée et la direction d’acteurs étaient déjà les grandes qualités du remarqué Everyone Else, deuxième long-métrage de Maren Ade sorti en 20091. Dans ce troisième essai, la réalisatrice y ajoute un sens du rythme affirmé, tant dans les timings comiques que dans les scènes plus émotionnellement chargées. Ainsi, les silences d’un père et d’une fille qui ne se comprennent plus crient une tragique solitude le temps infini d’une montée d’ascenseur. Pour jouer sa partition, Maren Ade accorde deux comédiens sensationnels. A voir l’autrichien Peter Simonischek menotté, monter à l’arrière d’une voiture en lançant une œillade à vous écrouler de rire ou la manière dont Sandra Hüller (repérée dans le Requiem d’Hans-Christian Schmid (2006)) s’échappe d’une réunion de famille après avoir accompagné vocalement un pianiste échevelé, il est manifeste qu’ils se sont tous deux amusés comme des fous. Et leur plaisir est communicatif.

Bas les masques

Dans les premières minutes de Toni Erdmann, le père maquillé comme un membre du groupe KISS embrasse sa fille Inès, laissant une tâche de maquillage sur son strict tailleur noir. Un peu plus tard, la visite surprise de Winfried à Bucarest laissera une autre tâche sur un chemisier qu’Ines sera cette fois obligée d’enlever. Astucieusement, l’écriture rigoureuse de Maren Ade déploie les motifs du travestissement, du grimage, du masque et du costume sur plus de deux heures et demie. Winfried, grâce à un simple accessoire (un dentier), pénètre un monde fantaisiste.  Mais il lui faudra des costumes de plus en plus «couvrants» pour progressivement ôter les attributs qu’Inès a acquis au contact d’un monde qui la pousse dans un contrôle émotionnel permanent.  Ce motif narratif du travestissement et du déshabillage atteint son paroxysme dans une dernière demi-heure hilarante, qui vaut à elle seule le déplacement.

Air du temps

Toni Erdmann conte le ré-enchantement d’une fille d’aujourd’hui par son papa gentiment anarchiste. Arriviste, calculatrice, performante à tout prix, Inès la working-girl a tout pour être détestable et la réalisatrice charge d’ailleurs un peu trop la barque à plusieurs reprises (mécontente que son masseur ne l’ait pas «tabassée», Inès compense en ordonnant sans vergogne champagne et petits fours à un gérant penaud). Malgré cela, Toni Erdmann est un film beaucoup plus subtil qu’il n’en a l’air. Au fur et à mesure qu’Inès accepte le défi lancé par son père, l’alter-ego Toni Erdmann pénètre le monde carnassier et misogyne qui a fait de sa fille ce qu’elle est devenue. En ce sens, le background roumain choisi par Maren Ade, qui n’hésite pas à s’attarder sur le quart-monde survivant au bas de buildings glacés, ajoute sensiblement à l’actualité de son propos.

Vases communicants

Œuvre contemporaine sur les liens parents/enfants, Toni Erdmann célèbre le transfert de vie, le passage d’énergie. Un personnage s’y essouffle pour en rallumer un autre. Maren Ade excelle dans la mise en scène de cette idée splendide, culminant en un jeu de cache-cache dans un parc public qui atteint une émotion rare. Une émotion qui étreint au terme d’un lent processus : celui de cette réanimation, obtenue au prix d’une supercherie épuisante, mais aussi le processus de l’étirement du film lui-même. S’il est imparfait, Toni Erdmann reste avant tout un film profondément attachant qui marque l’avènement d’une scénariste/réalisatrice aussi prometteuse que singulière.

1Maren Ade est également productrice, notamment de Miguel Gomes pour qui elle a coproduit Tabou (2012) et Les Mille et une nuits (2015).

Réalisateur : Maren Ade

Acteurs : Peter Simonischek, Sandra Hüller

Durée : 2h42

Date de sortie FR : 17-08-2016
Date de sortie BE : 17-08-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 02 Juillet 2016

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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