Critique de film
Toto et ses soeurs

Quel film ! Quel geste documentaire ! L’année 2016 commence sous les meilleurs hospices pour les afficionados du cinéma documentaire avec la sortie en salles de Toto et ses sœurs d’Alexander Nanau.

Le cinéaste allemand y suit une famille rom en pleine décomposition, et qui vit dans un taudis sans eau courante dans un immeuble insalubre. Cette famille, c’est celle de Totonel, dit Toto, garçon de 10 ans qui rêve de devenir danseur hip-hop. Son père est absent, et sa mère est en prison pour trafic et consommation de drogues. Toto a deux grandes sœurs. La plus grande suit le chemin de sa mère et accueille dans « l’appartement familial » tous les camés de l’immeuble qui viennent se piquer avec elle. La plus jeune, Andrea, voudrait fuir cet environnement et finira par emmener avec elle Toto dans un orphelinat, quand la grande sœur finira à son tour en prison, puis à l’hôpital…

Le décor, sordide, ainsi planté, il faut souligner le travail formel remarquable d’Alexander Nanau, qui a été chercher l’autorisation de filmer cette famille auprès de la mère emprisonnée. Nanau filme à deux caméras la plupart des scènes dans un style « cinéma vérité » qui laisse éclater de nombreuses péripéties en même temps qu’il laisse respirer les personnages. Quatorze mois de tournage pour au final 90 minutes d’une plongée hallucinante dans les bas-fond de la société roumaine. Les scènes percutantes s’enchaînent sans misérabilisme ni apitoiement. Le réalisateur laisse aussi parfois une petite caméra à Andrea, qui filme son intimité avec ses copines, ou, plus tard, une confrontation tendue avec sa grande sœur revenue de prison, et qui replonge dans la drogue malgré ses promesses. Alors que les seules figures adultes à prendre en charge les enfants sont celles de l’école et de l’orphelinat (quand les adultes de la famille sont en prison), Andrea et Totonel, par leur désir de s’en sortir, se transcendent en personnes responsables, endossant un rôle qui devrait être tenu par d’autres.

Toto le héros

Pour autant, Toto et ses soeurs n’est pas un film sombre. Aux moments durs et assez terrifiants (les scènes de shoot, la découverte du VIH chez la grande sœur…), d’autres plus apaisés viennent faire respirer cette plongée en enfer. Toto se révèle au fil des scènes un enfant qui se prend en main pour progresser dans la danse hip-hop, seule porte de sortie autorisée dans son environnement, grâce à l’aide du foyer pour enfants. Scènes émouvantes que de le voir lors d’un spectacle, se lever de son siège et mimer les chorégraphies du danseur sur scène. Ou encore, après un dur labeur lors des entraînements, de le voir remporter un prix lors d’un concours prestigieux.

En refusant toute intervention directe auprès des personnages qu’il filme, Nanau permet à des rebondissements dignes d’une belle fiction de surgir du réel. La trace du filmeur disparaît peu à peu pour laisser éclater les ressorts du réel avec une puissance sans commune mesure. Jusqu’à l’irruption d’une musique, aussi belle que légère, pour souligner le bonheur des enfants de jouer dans la neige. Une respiration avant une dernière séquence sidérante, qui voit Toto et Andrea ramener en train leur mère sortie de prison. Alors qu’Andrea fait la morale à sa mère et lui fait comprendre qu’elle et son frère ne reviendront pas vivre avec elle tant qu’elle ne leur offrira pas des conditions de vie descentes, la mère, désabusée, demande alors à un Toto boudeur qui ne la regarde pas, si il l’aime encore. L’enfant répond par la négative et le film s’achève en laissant encore tant de questions en suspens.

C’est ici toute la force du documentaire que de savoir capter des instants de vie sans chercher à l’enfermer et à trouver des solutions. La vie de Toto et de ses sœurs continuera après le film, laissant un vide auprès des spectateurs, mais nous rappelant malgré tout que même au plus profond de l’âme humaine, le désir de survivre demeure. Et tant qu’il y aura des cinéastes pour capter ces instants de lutte et de révolte, le cinéma restera un art du vivant, plus que jamais passionnant et nécessaire. À l’image de ce grand film. 

Réalisateur : Alexander Nanau

Acteurs : (Indisponible)

Durée : 1h34

Date de sortie FR : 06-01-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 05 Janvier 2016

AUTEUR
Jérémy Martin
[62] articles publiés

Ma cinéphilie trouve ses origines dans la vidéothèque du père de fa...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES