Critique de film
Tout l'argent du monde

Après les naufrages Prometheus et Alien : Covenant, Ridley Scott délaisse la science-fiction pour s’intéresser à une histoire vraie, celle du kidnapping d’un des petits-fils de Paul Getty, l’homme le plus riche du monde en 1973. Scott tente de sortir de la spirale négative et renoue avec le thriller politique comme il a pu le faire brillamment avec American Gangster ou de façon moins convaincante avec Mensonges d’État.

D’après une histoire vraie

Protégé par le label « Histoire vraie » qui semble aujourd’hui imposer que ce qui s’est réellement déroulé soit forcément intéressant, le réalisateur se contente de filmer le scénario, petit déroulé bien sage et certainement très fidèle à l’histoire initiale. Mais le réel suffit-il pour faire un bon film ?

Le cinéma ne prend jamais le pas sur la réalité, et Ridley Scott semble copier le réel sans jamais se décider à en faire une fiction. Il ne jette que de la poudre aux yeux et camoufle son incapacité à transformer le récit en cinéma par une vulgarisation fainéante de ce que le public est en droit d’attendre du vieux virtuose américain. Celui-ci bâcle le travail, donnant une image terne et fade, décolorée et décomposée lorsqu’il s’agit de filmer le passé, ou présentant le Maroc comme un désert scintillant où les Bédouins boivent du thé, voile sur la tête, en négociant sévèrement leur pétrole. Soit une qualité visuelle digne des filtres Instagram, et un fond tout droit sorti du Tintin de Coke en stock paru en 1958.

Où sont passés la richesse visuelle de Blade Runner, le souffle romantique de Gladiator ou la pertinence politique d’American Gangster ? Le film manque de rythme et son intrigue peine à accrocher le spectateur. Scott apparaît résigné, comme s’il n’y croyait pas lui-même. Il ne propose qu’un simulacre de tragédie où les éléments sont appuyés avec la grâce d’un pachyderme. Il faut voir comment il introduit les éléments symboliques dans son récit ! Le Minotaure ou la présentation du grand-père comme un descendant de l’empereur Hadrien sont des trouvailles scénaristiques qui auraient pu être intéressantes mais qui apparaissent, faute de traitement, comme des métaphores explicatives et grossières. Elles ne sont le symbole de rien du tout, sinon d’un film qui se veut plus malin que le spectateur.

De Niro, Spacey et les autres…

Les dialogues sont vides et se muent rapidement en petites punchlines sur l’argent, pseudo-cyniques, pseudo-mordantes, et concluent les scènes façon « capitalisme pour les nuls ». La direction d’acteurs n’échappe pas au désastre : les personnages n’existent que par des caractéristiques vagues et soulignées. Getty est la somme des pires clichés sur les milliardaires, radin et sans-cœur, n’agissant que lorsqu’il peut gagner dix centimes. Christopher Plummer manque d’humanité et il est intéressant de se demander ce que le film aurait donné avec Kevin Spacey, qui avait joué toutes ses scènes avant d’être évincé suite aux accusations de harcèlement sexuel à son encontre, obligeant le réalisateur à retourner toutes les scènes de Getty. Mais le problème ne peut se résumer à cette seule mésaventure, tant les autres acteurs éprouvent les mêmes difficultés. Mark Wahlberg ne semble pas savoir ce qu’il doit jouer mais il a au moins l’élégance de ne pas en rajouter, au contraire de Romain Duris qui reçoit le pompon de la performance la plus ridicule d’un acteur français dans le cinéma américain, détrônant ainsi Mélanie Laurent chez Tarantino (Inglourious Basterds). Roulant les « r » avec insistance, mâchoire contractée et dents serrées pour bien montrer qu’il joue un vrai dur, il semble imiter les plus grands acteurs ayant incarné des mafiosos, et principalement Robert De Niro. Mais si l’Italo-Américain est parfois excessif, il est toujours inventif et surtout constamment connecté à son ressenti et à ses émotions sans tricher ni en rajouter. Tout le contraire du Français qui singe et surjoue, gesticulant avec véhémence sans jamais être capable d’apporter une quelconque dangerosité à son mafieux calabrais. Seule Michelle Williams apporte de la grâce, de la gravité et de l’importance aux actes de son personnage et échappe au naufrage.

Miroir, ô mon miroir

Il est regrettable de voir un cinéaste sombrer, surtout que le personnage de Getty pose en filigrane une question intéressante que le metteur en scène aurait dû s’approprier davantage : « Que restera-t-il de moi ? » Le réalisateur avait l’occasion d’injecter dans Getty ses doutes, ses angoisses et ses faiblesses et d’en faire une créature monstrueuse, certes, mais sensible et personnelle.

Malheureusement, Ridley Scott ne profite pas de cette métaphore audacieuse et touchante, préférant empiler les scènes vides pendant plus de deux heures. Les enjeux ne sont jamais à la hauteur des événements, si ce n’est dans les dernières minutes, lorsque le vieux milliardaire voit sa fin approcher et songe à ce qu’il laissera comme trace, comme héritage. Enfin, le miroir tendu au réalisateur vieillissant se montre perspicace, et on peut y percevoir Ridley Scott se retournant sur sa filmographie foisonnante et mouvementée, avec des films qui restent gravés dans les souvenirs cinéphiles, mais aussi une fin de carrière en pilote automatique. Prévoyant six projets jusqu’en 2028, il est possible que cela ne s’arrange pas. Et si Ridley Scott se concentrait sur un seul film pour le transformer en ultime chef-d’œuvre avant de quitter le cinéma à qui il a tant donné ? Préférer la qualité à la quantité, voilà une bonne résolution pour 2018. Ridley, si tu nous lis…

Durée : 02h15

Date de sortie FR : 27-12-2017
Date de sortie BE : 27-12-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 05 Janvier 2018

AUTEUR
Julien Rombaux
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