Critique de film
Tracks

C’est quoi ce film ?

En 1977, Robyn Davidson, 27 ans, parcourt le désert depuis la ville d’Alice Springs (au cœur de l’Australie) jusqu’à l’océan Indien, seulement accompagnée d’un chien et de quatre dromadaires. Sponsorisée par le magazine National Geographic, Robyn Davidson relate son aventure dans le livre Tracks, publié en 1980. Au fur et à mesure des années, cet ouvrage devient un classique des routards anglo-saxons, particulièrement les femmes. Réalisateur américain installé en Australie, John Curran dirige cette adaptation pour le grand écran, après plusieurs long-métrages passés relativement inaperçus (entre autres, Le Voile des illusions avec Naomi Watts et Edward Norton). Excellente idée, le rôle de Robyn Davidson revient à Mia Wasikowska. La jeune actrice australienne trouve ici un rôle principal en or massif qui complète idéalement un début de carrière impressionant (après avoir été vue chez Tim Burton, Gus Van Sant, Park Chan-Wook, Jim Jarmusch ou encore David Cronenberg).

Les défauts de ses qualités

Pour une adaptation au Cinéma, l’histoire de Robyn Davidson compile de séduisants atouts : ligne claire du pitch, réservoir de belles images, parfum de road-movie… Le réalisateur John Curran ne s’y trompe pas et embrasse avec bonheur toutes ces opportunités. Malgré tout, c’est bien là que se trouvent les qualités, mais aussi les limites de Tracks qui échoue à passionner sur la longueur. Explications.

L’Aventure, c’est l’aventure.

Questionner le voyage, c’est le thème clair et universel de Tracks. Pourquoi Robyn se met elle en tête d’accomplir seule, pendant des mois, une route pénible et dangereuse ? Lors des premières minutes de film, le personnage tente vainement de justifier son pari insensé, que ce soit en voix-off, auprès de ses amis ou de sa famille. Puis, lors de son périple, Robyn accumule les expériences, les rencontres, les égarements et c’est bien sûr au bout du voyage qu’elle trouvera des éléments de réponse. Mais c’est précisément là où la réalisation de John Curran échoue. Les éclaircissements quant à la quête interne du personnage sont esquissés, décevants et artificiels. Dommage, tant le réalisateur y met les moyens, recourant même à de fumeuses clés de lecture via des flash-backs « trauma enfantin ». Tracks avait-il vraiment besoin de tels artifices qui sous-estiment l’intelligence émotionnelle du spectateur ? Autre aveu involontaire de l’échec de John Curran pour incarner sa thématique à l’écran: l’ensemble du film souffre d’une musique omniprésente, là où une confiance dans les vertus du silence aurait sans doute amené plus d’émotion. Heureusement, l’interprétation éclatante de Mia Wasikowska vient au secours du réalisateur. Corps et âme, elle incarne à elle seule ce questionnement puissant et primordial, l’arc narratif principal de Tracks.

Pistes

Intrinsèquement, Tracks est un road movie. Ce type de récit induit naturellement sa propre narration : avec Robyn, le spectateur ira de la ville jusqu’à l’océan, à travers le désert. Sur la route, multiples rencontres et épreuves nous attendent. Là où Tracks fait fort (pas toujours volontairement), c’est qu’il fait précisément ressentir certains états du personnage au rythme de son voyage. Avant le grand départ, le film s’apesantit un peu à Alice Springs et Robyn s’impatiente elle aussi de partir. Lors des premiers kilomètres, le personnage du photographe (Adam Driver, vu dans Inside Llewyn Davis et bientôt dans Star Wars VII) arrache trop souvent Robyn à sa solitude tant désirée. Il finit par taper sur les nerfs du personnage, comme sur ceux des spectateurs qui aimeraient enfin déguster le plat principal tant attendu, soit la fille seule dans le désert ! Chemin faisant (road movie oblige) les rencontres se multiplient. Hélas, ces scènes échouent à apporter une réelle plus-value de sens. Les scènes d’échange racontent finalement moins sur Robyn que les scènes de solitude (là où le personnage laisse apercevoir ses faiblesses). Enfin, dans sa dernière longueur, alors qu'elle tarde d’apercevoir enfin l’océan, le spectateur tarde lui aussi de voir apparaître le générique de fin. Une lassitude qui provient sans doute de l’échec susmentionné du réalisateur à transcender par sa mise en scène la quête intérieure de son personnage.

Catalogue

Outre Mia Wasikowska, l’autre carte majeure de Tracks, c’est évidemment les décors. Pour sublimer les étendues australiennes, John Curran et sa chef opératrice Mandy Walker s’en donnent à cœur joie: format panoramique, tournage en pellicule, multiplication des mouvements d’appareil latéraux et autres prises de vues aériennes. L’effet catalogue d’images est légèrement envahissant mais qu’importe, le film est un régal pour les yeux. Tandis que le récit avance, que le personnage devient de plus en plus mutique et au moment même où les paysages auraient pu lasser, John Curran redouble d’inventivité et signe quelques plans à la lisière du fantastique. Même pour des scènes dramatiques ou d’intérieurs, John Curran reste rivé à ses partis-pris picturaux et Tracks réserve des visions inspirées qui en font une incontestable réussite visuelle.

En bref

Ne boudons pas notre plaisir. Si Tracks souffre de quelques carences narratives ou de tics de réalisation agaçants, le film remplit sa mission. Porté par une interprète idéale, Tracks est un voyage de deux heures au milieu de décors splendides. Tous publics, le film fera le bonheur des après-midi en famille. Au mieux, il provoquera même quelques digressions philosophiques autour du souper dominical: doit-on expérimenter la solitude pour se connaître soi-même ou sont-ce nos rapports aux autres qui nous définissent ? À cela, John Curran devait-il vraiment apporter des réponses ? Au final, le principal défaut de Tracks c'est tenter d’expliciter la quête de Robyn Davidson, au lieu de laisser le spectateur le soin de se faire ses propres raisons.

Réalisateur : John Curran

Acteurs : Mia Wasikowska, Adam Driver

Durée : 1h52

Date de sortie FR : 27-04-2016
Date de sortie BE : 02-07-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 07 Juillet 2014

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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