Critique de film
Trois Souvenirs de ma Jeunesse

A l’instant où cette page se noircit, à Cannes ou ailleurs, deux actes de bravoures s’affrontent. L’un parle au sens et brutalise les tripes, l’autre parle surtout. Mais Dieu sait qu’il cause bien. A deux ils pourraient définir la vitesse en un sens viscéral, on la ressent au plus profond de nous. Bien sûr, il serait ridicule (voir presque immoral) de comparer Mad Max à Trois Souvenirs de ma Jeunesse mais force est de constater que les deux films (géniaux s’il en est) partagent outre une même période de sortie, un intérêt certain pour la vitesse d’exécution. Un cinéma rapide et percutant, efficace et bouleversant.

Mais laissons Max cramer son enfer de sable rouge et intéressons nous à l’ange démiurgique Paul Dédalus. Laissé bien plus tôt quoiqu’après une longue et suspensive ellipse, Paul est là devant nous, un peu éteint dans sa nouvelle vie au Tadjikistan avec une nouvelle femme que l’on ne connaîtra pas. Une vie dont on se fout un peu puisqu’elle se passe sans Esther. Mais bientôt, Paul raconte son enfance, succinctement, visuellement, jamais très loin du conte fantastique. Puis, il enchaîne avec une enquête en distanciation complète avec la réalité. Comme pour narrer (pourtant avec maîtrise) une aventure improbable flirtant si amoureusement avec l’impossible qu’elle en oublierait d’être crédible. Les scénaristes s’amusent avec la structure de leur récit (en trois segments d’époques distinctes et de très inégales longueurs), faisant répondre chacune des différentes parties avec les deux autres jusqu’à ce que l’amour, la nostalgie et les découvertes vitales des charmes inhérents à la jeunesse l’emportent et s’imposent comme la plus incroyable des aventures. Bien au-delà de l’esprit se fantasmant espion par delà du rideau de fer et avec tant de verve qu'il devient difficile de différencier la réalité d’un imaginaire exacerbé ; avant, d’enfin se plonger dans sa rencontre avec Esther, celle qui régira sa vie et qu’il - comme à son désir - rendra meilleure autant qu’elle le changera. Puis leurs ruptures et leurs réinventions de l’autre, de l’amour qui - jamais mort - reprend espoir.

Trois souvenirs… c’est le dernier film d’un immense cinéaste qui n’aurait pas tant gagné en maturité mais en concision, offrant ainsi à son oeuvre la durée raisonnable manquant à ses précédents films, souvent très beaux, souvent trop longs. Comme si l’homme avait grandi dans sa fonction de narrateur, capable de raconter l’amour et l’adolescence, la trahison et l’amitié et puis tellement d’autres choses dans une remarquable économie de temps et d’énergie. L’adolescence plus fulgurante que l’âge adulte, plus posé, plus gras, moins tendu. Et le spectateur de regarder tout un cinéma, celui de Desplechin, se déliter petit à petit vers un autre fleuve plus éloigné, plus obscur, plus intense mais décidément plus calme. Tout aussi verbeux mais bien plus fluide.

Toujours plus merveilleux, ce sont les jeunes acteurs désirables et désirés pas un réalisateur rajeunissant mais toujours délicieusement libidineux. Puisque le corps ne se sépare que rarement du cœur, on ne peut dire que tant mieux et les regarder, les écouter, ceux qui jouent la littérature avec tant d’évidence. A faire sentir le vent et les pages garnies sur la fraîcheur de leurs lèvres joueuses, nous laissant comme pendus à leurs souffles multiples se taisant l’un l’autre. Laissant les voix off supplanter l’action, abandonnant Amalric en narrateur régulier de son existence. Et puis il y a la jeune Lou Roy Lecollinet à l’arrogante pureté, à la parole évanescente et Quentin Dolmaire éraillé comme Denner, un coup joueur, un coup effacé. Rarement les mots n’auront été si faciles à comprendre, si agréables à écouter. On pense à Jules et Jim, on pense au Mépris. Tant part les mécanismes éloignant le texte de la réalité que de son traitement de l’histoire d’amour pure comme le sont celles des premières années. Les lettres s’échangent et se lisent face caméra conférant brutalité et artificialité au propos.

Ces propos, ce sont ceux d’un cinéaste de cinquante quatre ans en prise directe avec ses souvenirs les plus intenses. Une fois encore bien au-delà du fantasme. Et c’est ce qui le différencie de tant d’autres films. Le bouleversement d’un homme qui parle à découvert, intimement, directement à l’être que l’on peut s’efforcer de faire vivre. Le cinéma de Desplechin c’est faire exister des personnages réels qui s’inventent plus grands, plus incroyables que le cinéma lui-même. La toute puissance du dandysme (dans son sens premier), plus merveilleux qu’irritant quand il propose pareil bouleversement.

Puis, après les sentiments exacerbés du temps dépassé à la course par toutes les sensations du monde, file un simple générique, duquel Desplechin arrivera à nous tirer un dernier sourire musical avant le bouleversement de l’après, avant la toute belle nostalgie. Fût-elle roman, fût-elle cinéma.

Durée : 2h

Date de sortie FR : 20-05-2015
Date de sortie BE : 20-05-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Mai 2015

AUTEUR
Lucien Halflants
[130] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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