Critique de film
Two Lovers

James Gray le dit lui même : il est un voleur. C’est en toute discrétion qu’il dérobe aux plus grands. Il revendique ses vols que l'on qualifiera plutôt d’inspirations profondes. De Murnau à Friedkin en passant par Coppola, Scorsese, Chabrol, Truffaut, Hitchcock, Scola et bien d’autres. Pour Two Lovers, James Gray lâche du leste en se détachant de ses influences du Nouvel Hollywood (Coppola, Friedkin …) pour se charger des ascendances non moins talentueuses de certains Visconti (référence évidente à Dostoievski et aux Nuits Blanches) ou Kubrick période Eyes Wide Shut. Dans ses précédents films Gray - déjà virtuose - citait ses idoles, parfois à outrance. Ses références, il les a aujourd'hui digérées et s’est créé un style éminemment personnel et essentiel à l’épanouissement des auteurs les plus doués.

L’ouverture et les vingt premières minutes bouleversantes du film posent le décor et y placent les protagonistes avec minutie. On préssent la peine en sourdine qui traine mais ne s'abat. Le film ne démarrera véritablement qu'un peu plus tard avec un chaste baiser sous les yeux aiguisés de toute la dynastie familiale accrochée au mur de l'appartement du héros. Ce baiser animera la quête sentimentale d’un homme perdu entre plusieurs femmes, divinement incarnées par Gwyneth Paltrow la vampe inaccessible, l’amour fou, impossible, Vinessa Shaw la simple et belle promise et Isabella Rosselini, la mère inquiète et protectrice. Ces actrices, parfaites, touchent parfois plus au sublime qu’à la beauté concrètement humaine. Cette recherche d’un bonheur idéal et compromis tiendra en haleine pendant toute la durée du film dans une ville de New-York magnifiée par Joaquin Baca-Asay et ses éclats lumineux résonants comme une bataille permanente entre l'or et le bronze, entre l'ombre naturelle et la clarté électrique.

L'homme charmant et mal en point n’est plus très sûr d’exister. Il déambule dans la foule New-Yorkaise portant les colis de l’entreprise de son père. C’est dans cette foule que James Gray attirera l’attention sur cet être solitaire et tissera une extraordinaire histoire d’amours cruels. Car Two Lovers n’est pas une romance dramatique mais une romance dépressive rebutant le spectateur face à la douleur amoureuse dont le nerf est pourtant connu de tous. Mais la bipolarité du héros crédibilisera de pareilles outrances rendues parfois moins soutenables que certains extrêmes. Une scène magistrale rend parfaitement compte de l’animalité des sentiments amoureux et de la douleur insoutenable qu’ils peuvent amener. Gwyneth Paltrow vient d'y briser les rêves d’amour éternel que Joaquin Phoenix nourrissait. Il l’attend dans la cour. Longtemps. Alors qu'elle arrive enfin, James Gray la filme en contre-jour, blafarde, la démarche lourde, pesante comme l’était celle de notre héros en début de film. Cette scène vampirique tout droit aux accents d’épouvante martyrise autant le spectateur que le protagoniste. Le souffle y est rapide et rauque, proche d’une agonie. Le réalisateur - déjà proche de telles expérimentions dans son précédent film, entre polar, shanbara, drame sentimental et épouvante: La nuit nous appartient - atteint, ici, un paroxysme de désespoir. Et les genres de se mêler comme pour signifier la douleur des révélations et des divergences amoureuses.

Leonard (Joaquin Phoenix) est visiblement dépendant d'antidépresseurs et ses sentiments semblent chargés d'ambivalence. L'écran se fait alors transmetteur de l’encéphalogramme sentimental agité du personnage. Quand craquera-t-il ? La question subsiste jusqu’à une scène en boite de nuit comme les affectionne le metteur en scène. La tension est à son comble quand Leonard monte sur la piste et se meut non sans talent mais surtout avec un lâcher prise déconcertant. L'amusement semble lisible sur son corps extatique. La rupture semble pourtant imminente. Il n’en est rien. La scène continue, le piste s’agite. Un raccord sec et rapide nous entraine en dehors de cette boite. C'est Michelle (Gwyneth Paltrow) qui s'effondre. Elle est en couple avec un homme marié. Cette déclaration coupera net les espoirs d’amour fou de Leonard.

En bon mathématicien des sentiments, Gray laisse chaque personnage aimer celui qui ne l’aime pas ou moins. C’est donc face à une équation irrésoluble que se trouve le spectateur. Esthète absolu, Gray, fait passer tous les éléments importants à la compréhension du métrage dans sa mise en scène et particulièrement à travers ses acteurs (absolument exceptionnels, particulièrement Joaquin Phoenix) et cadrages ainsi que dans la composition de ses plans. Les échanges entre Michelle et Leonard se passent à travers des fenêtres communicantes. Le verre tranchant ainsi l’amour séquestré par les châssis (le cadre dans le cadre). Quand les deux se retrouveront à plusieurs reprises sur un toit, ils seront dans un premier temps rapprochés par le lieu - centrés au milieu de l’image par d’énormes colones de briques - pour finalement aboutir à une scène où les corps torturés par l’amour ne pourront apparaître ensemble à l’écran. L’un étant toujours caché de l’autre par ces mêmes piliers qui soutenaient vainement le reste de leur amour quelques minutes plus tôt. Dans un instant d’amour intense et précoce, précoce parce qu'intense, s’éteindra la dernière étincelle de leur amour.

Le film se clôt sur une confrontation entre Joaquin Phoenix et ses idéaux amoureux. Dans un dernier râle, face aux étendues salines, s’éclipsent les derniers maux d'espoir - que filait notre héros - pour la voie de la raison et peut être, qui sait, du bonheur tranquille. Two lovers jouit des teintes noirissimes des plus grands films.

Durée : 1h50

Date de sortie FR : 19-11-2008
Date de sortie BE : 24-12-2008
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 19 Juin 2012

AUTEUR
Lucien Halflants
[128] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de...
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