Critique de film
Ugly

Un nom (pas facile) à retenir

Quinzaine des réalisateurs, Cannes 2012: Gangs of Wasseypur, fresque familiale et criminelle de près de cinq heures, impose Anurag Kashyap comme une figure émergente au milieu du magma bollywoodien contemporain. Battant un fer chaud comme la braise, un an plus tard l’auteur et réalisateur indien présente Ugly au même endroit, soit à la Quinzaine en 2013. Débordés et perplexes devant de tels morceaux de Cinéma, les distributeurs européens sortent Ugly – « Laid » - uppercut filmique revivifiant, ces jours-ci en salles.

Le pitch

De nos jours à Bombay, Shalini est la maman dépressive et alcoolique de Kali, une fillette d’une dizaine d’années. Son second mari, Shaumik Bose, le chef de la police locale, entretient Shalini dans cet état léthargique, la séquestrant et la surveillant en permanence. Un beau matin,  Rahul, ex-mari de Shalini, passe chercher sa fille Kali pour l’emmener au cinéma. En chemin, Rahul fait un stop chez son agent afin de se procurer le texte d’une imminente audition. Pour quelques minutes, Rahul laisse Kali seule dans la voiture. Quand Rahul redescend, sa fille a disparu.

Laid

Contrairement à ce que ce pitch laisse entendre, Ugly n’est pas vraiment un polar. Au cours du film, la recherche de la fillette disparue va progressivement passer au second plan. Ugly se rapproche finalement bien plus d’une sorte de thriller sociologique, voire même, n’ayons pas peur des mots, d’un film noir. L’argument du kidnapping n’est qu’un déclencheur, ce qui intéresse le brillant réalisateur Anurag Kashyap c’est la peinture sans concessions de la société indienne moderne, à travers le prisme d’une galerie de personnages amoraux. Son verdict est sans appel : corruption, avidité, chaos, hypocrisie, égoïsme, violence… Le tableau est d’un noir intense.

Portes d’entrées

Une sensation d’agression saisit le spectateur à la gorge dès les premières secondes du film. Sur une bande son tonitruante, un montage rapide présente quelques-uns des personnages principaux. Profusion et confusion : on ne comprend pas grand-chose si ce n’est que tout le monde s’achète, crie, se frappe, se confronte, s’espionne… Ces quelques minutes nous propulsent dans un climat d’oppression et de paranoïa servi par la maîtrise technique ébouriffante du réalisateur : bande son expressive, lumière contrastée, montage cut nerveux… Autant d’instruments qui contribuent à l’atmosphère irrespirable du film. Puis la scène de l’enlèvement, suivie d’une poursuite haletante, font l’effet d’une soupape, un sas d’entrée pour le spectateur pour s’engouffrer dans l’univers d’Ugly. Ces évènements nous happent dans le récit car ils fixent l’enjeu (le « sens » du film sera de retrouver la petite Kali) et ils sortent du trop-plein narratif deux personnages qui, semble-t-il, seront nos héros: Rahul, l’acteur à la manque et Chaitanya, son agent/meilleur ami.

Affreux, sales et méchants

Bien sûr, ce n’est qu’une illusion de courte durée. Après que le récit se soit resserré autour d’un évènement fondateur, il ne tardera pas à éclater à nouveau dans maintes directions et nos deux personnages centraux se révèleront bientôt aussi égoïstes et minables que les autres. Tous les personnages d’Ugly (sans distinction de sexe) tueraient père et mère pour s’enrichir, réussir socialement ou, pour les moins corrompus, se venger. Dans une société où on fait si peu de cas de la vie d’autrui, la disparition de la petite Kali cesse vite d’être le centre de gravité du récit pour se perdre au milieu des conflits d’intérêts personnels (un bel exemple : le lendemain de la disparition, le père de la petite se plaint de s’être fait abîmer sa belle gueule, et donc selon lui, d’avoir moins de chance de percer en tant qu’acteur). En point final logique de cette plongée dans les bas-fonds de l’âme humaine, la résolution de l’intrigue n’étonne pas le spectateur, mais ne manque pas non plus de le glacer.

Mise en scène dévastatrice

Aux commandes de cet ambitieux cousin indien du grandiose A Touch Of Sin de Jia Zhang-Ke, Anurag Kashyap signe une réalisation éclatante de maîtrise et de cohérence. Au-delà du climat irrespirable qu’il applique soigneusement à chaque photogramme de son film, le réalisateur révèle progressivement l’hypocrisie et le délabrement de la société indienne : personnages d’hindous pratiquants pourtant pourris jusqu’à la moelle, clips-vidéos gorgés d’allusions sexuelles, corruption généralisée, violence policière… Bel exemple, une scène formidable montre le personnage de Rahul, poursuivi par la police, qui parvient à s’enfuir grâce à une porte dérobée révélée par quelques prostituées alarmées elles aussi par l’arrivée de la police. Toute la société est gangrénée, chacun roule pour soi, ainsi va ce monde qui s’avance lentement vers plus de barbarie. Autre immense qualité, Anurag Kashyap dirige ses acteurs avec un sens du timing impeccable. C’est bien simple, sa mise en scène propulse quasi-instantanément au rang de culte une  scène tragi-comique mémorable dans laquelle Rahul et son agent tentent d’expliquer l’enlèvement de la petite Kali à un gang de flics plus obtus les uns que les autres (profitons-en d’ailleurs pour saluer l’excellente performance de Vineet Kumar Singh, dans le rôle de Chaitanya, l’agent). Autre indéniable qualité, le réalisateur indien regorge d’inventivité pour filmer l’action. À ce titre, la scène du braquage de la bijouterie est une merveille de découpage et de montage, aussi bien au son qu’à l’image.

En bref…

Si l’on peut adresser quelques reproches à Ugly, ils cibleront tous le scénario, signé lui aussi de la main d’Anurag Kashyap. Pas toujours très subtil, son script s’éparpille, multiplie les rebondissements et les personnages, quitte à laisser plus d’un spectateur sur le carreau. D’un autre côté, cette profusion et ce chaos procurent au film un enthousiasme tourbillonnant qui contribue à mettre en scène cette société indienne chatoyante, colorée, grasse, bruyante, excessive... Cohérent et ambitieux, Ugly est un électrochoc salvateur dans le calendrier morose des sorties de ces dernières semaines. Une œuvre singulière qui impose Anurag Kashyap comme un réalisateur surdoué. Croisons les doigts pour qu’il ne tarde pas à s’allier à un scénariste à sa (dé)mesure.

Durée : 2h06

Date de sortie FR : 28-05-2014
Date de sortie BE : 04-06-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 11 Juin 2014

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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