Critique de film
Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l'existence

Ardue la tâche du critique à la lisière du film de Roy Andersson. L’idée première est sans doute de repousser quelques temps l’écriture, de laisser le film et ses plans fixes disséminer ses humeurs et, que par enchantement un angle d’analyse surgisse. Il n’en fût rien. C’est sans doute l’œuvre la moins lisible de ce début d’année, du moins j’en suis tenu éloigné, un peu comme un visiteur d’une exposition face à une peinture dont la signification lui échappe. Reste alors à ressentir, si l’analyse nous est étrangère, éprouver ces cadres parfaits et cette évocation de l’humanité prisonnière d’une mélancolie exprimée par ses personnages principaux : deux marchands de farce et attrapes fatigués de se couvrir de masques.

Tableaux animés

N’ayez pas peur d’aller à la rencontre de ce pigeon perché sur une branche, lui-même empaillé dans une salle de musée... inoffensif, car découvrir le cinéma de Roy Andersson c’est comme assister à 39 films comme autant de scènes qui existent indépendamment les unes des autres. La trame narrative se délite progressivement pour qu’advienne au centre de la réflexion un regard plein de tendresse sur les failles de l’existence. Expérience tragi-comique où les comédiens loin des clichés des corps-acteurs qui favorisent l’identification par le désir sont tous condamnés à errer dans un monde sans chronologie. Le poids du passé guerrier et colonial les enferme dans une culpabilité sans fin, glaçante scène de four tournoyant où les esclaves sont brûlés en musique sous le regard amusé d’une société bourgeoise.

La survie dans le couple

Les personnages de ces tableaux vivants sont aussi tristes que le pigeon condamné à bouffer des pierres pour survivre, rien ne semble pouvoir le tirer hors du cafard existentiel, sauf peut-être l’amour, couple partageant une cigarette à la fenêtre ou couple allongé enlacé sur une plage sous le regard d’un ami canin.

Super-réalisme

Planant au-dessus des personnages le souvenir de la folie convoque les peintres « super-réalistes » comme les nomme le réalisateur, Brueghel l’Ancien et ses visages torturés notamment. Mais le plus émouvant c’est cette temporalité éclatée, où par exemple Charles XII débarque sur son fidèle destrier dans un café contemporain d’une ville industrielle. Les hommes portent en eux et malgré eux l’histoire du monde, Roy Andersson l’a compris, et sans jugement, avec la plus délicate compassion, il rend hommage à cette difficulté d’être, victime que nous sommes de cette mémoire universelle. Ce n’est donc pas innocent que les deux personnages principaux soient des vendeurs blasés, l’homme est une valeur marchande et quand il ne se vend pas, il doit vendre, dans nos sociétés régies par le marketing, un monde de moins en moins solidaire où « l’homme accroît son profit en écrasant les autres » souligne encore Andersson.

Le portrait qu’il dresse en 39 tableaux vivants est sans appel, les hommes sont constamment humiliés quand ils ne sont pas écrasés par le poids de la culpabilité, avoir une honte devenant une nécessité, en quelque sorte, pour être autorisé à vivre. Un jour nous finirons empaillés sous le regard amusé des visiteurs d’un musée, l’humanité sera représentée sous son plus beau plumage, enfermée dans une cage de verre, aussi inoffensive qu’un pigeon.


 

Durée : 1h40

Date de sortie FR : 29-04-2015
Date de sortie BE : 13-05-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Avril 2015

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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