Critique de film
Una Noche

Les films tournés à La Havane (Cuba) sont rares. On se souvient du célèbre Soy Cuba produit en 1964, de Fraise et Chocolat, du road-movie Carnets de Voyage qui y passe ou encore récemment de 7 jours à la Havane, le film collectif sorti en 2012. Majoritairement tourné dans cette fabuleuse et cinégénique ville, Una Noche n’est pourtant pas un film cubain, il est le premier long métrage d’une jeune réalisatrice américaine, Lucy Mulloy, qui n’a d’ailleurs pas eu besoin de l’autorisation de la société de production officielle cubaine pour tourner dans la capitale. Le film est pourtant extrêmement critique à l’égard du gouvernement cubain.

On découvre la ville à travers les destinées de trois adolescents, Raul le frère, Lila la soeur et leur ami Elio. L’ambition des deux garçons est de quitter la Havane en bateau pour rallier Miami rêvant d’un avenir meilleur. La première partie du film est une balade urbaine dans la cité cubaine, on y découvre l’art de la débrouille, le marché noir, la survie. La ville est sublime mais Lucy Mulloy ne résiste pas aux sirènes du docu-fiction. Elle parsème son film de plans de coupe directement inspirés du documentaire, jeunesse dansante, vieillesse ridée, bâtiments décrépis qui sont censés donner corps à un récit de l’immigration clandestine assez famélique. Elle manque également de finesse dans l’usage qu’elle fait de la métaphore de l’enfermement, appuyée grossièrement par un véritable bestiaire… chiens errants, poissons d’aquarium, oiseaux en cage ou à contrario rapaces tournoyant pour illustrer la liberté alors qu’un des personnages est assis sur le bord d’un immeuble surplombant la ville.

Le scénario souffre surtout de la comparaison directe avec un autre film similaire et bien plus abouti qui sort le 4 décembre : Rêves d’or de Diego Quemada-Diez, mexicain cette fois-ci, qui met également en scène le périple de trois adolescents partis du Guatemala pour tenter leur chance aux Etats-Unis. Rêves d’or (La Jaula de Oro) possède une dimension purement cinématographique qui fait cruellement défaut à Una Noche. Le trio d’acteurs amateurs est ici beaucoup moins à l’aise face à la caméra que celui du film mexicain qui tirait toute sa beauté de son refus du misérabilisme, de son ton peu aimable et sec. Tout l’inverse d’Una Noche, petit conte à la voix off poétique qui use d’un pathos pénible : mère prostituée, touriste sexuel, père violent, scènes crues, boulots humiliants sur ambiance de carte postale démonstrative.

La seconde partie du film est quant à elle complètement ratée. La traversée sur un radeau de fortune frise le ridicule. On questionne alors l’intelligence de ces ados débrouillards et on constate le manque d’ambition formel dont fait preuve Lucy Mulloy pourtant supervisée dans sa tâche par Spike Lee. Pourtant il n’est pas nécessaire d’avoir les moyens d’Ang Lee sur l’Odyssée de Pi ou ceux de J.C. Chandor sur All is lost pour réussir une scène de survie en mer, on se rappelle la très puissante scène de tempête dans La Pirogue de Moussa Touré où des sénégalais tentaient de rallier l’Espagne, encore une fois éden de leurs espoirs.

Le film de survie en mer oscille, qui plus est, sur les berges glissantes du triangle amoureux. Le voyage est en fait un rite sexuel où les genres se mélangent. C’est très maladroit et peu crédible d’induire cette dimension sexuelle à l’épopée déjà lourde de sens. Je vous le demande, qui tombe à l’eau ? Le garçon qui avoue son homosexualité en pleine mer, la sœur qui veut se faire dépuceler ou le garçon objet des deux convoitises ?

Difficile donc d’aimer ce premier film quand les acteurs jouent aussi mal, que l’histoire a déjà été exploitée avec davantage de talent, que la forme est aussi hésitante… reste La Havane, ville fossile aux couleurs délavées, la mer puissante léchant le Malecon, une ville inouïe figée dans le passé.

NB : Parfois la réalité rejoint la fiction, les deux acteurs cubains interprétant le frère et la sœur ont profité du Festival de Tribeca où ils étaient invités pour s’enfuir quelques jours dans New York avant de demander l’asile politique.

Durée : 1h30

Date de sortie FR : 27-11-2013
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 25 Novembre 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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