Critique de film
Une Famille syrienne

Une famille syrienne n’est bien sûr pas le premier film à parler de la guerre ni à nous conter l’histoire d’une famille. Beaucoup a déjà été dit. Et en même temps peut-être pas assez. Pour son deuxième film, Philippe Van Leeuw – directeur de la photographie et plus récemment réalisateur et scénariste belge – revient avec l’histoire d’une famille prisonnière des actions militaires dont on a tellement entendu parler ces dernières années et qui continuent de s’y dérouler à ciel ouvert. Insyriated (le titre original) ou l’histoire d’une famille syrienne piégée par le réel de la guerre, une parmi tant d’autres : « On voit beaucoup d’images des conflits armés à la télévision, on entend des commentaires sur les actes de tortures perpétrés, mais on ne voit pas comment les gens se débrouillent au quotidien dans cette réalité dont ils sont otages ».

Réussite incontestable, ce film a été présenté dans la section Panorama à la Berlinale en février dernier où il a obtenu le Prix du Public et le Prix Label Europa Cinemas. En conjuguant de manière singulière le cinéma social et l’expression poétique, Philippe Van Leeuw poursuit sa réflexion sur la violence humaine – la lâcheté et l’indifférence pour la souffrance d’autrui – et sur l’impuissance de tout un chacun face à la terreur qui agite le monde. Déjà présente dans Le Jour où Dieu est parti en voyage sorti en 2008, cette ligne de réflexion est reprise et retravaillée dans ce deuxième long métrage.

Lieu de rencontres au milieu du néant

Une famille syrienne, c’est 24 heures de la vie d’une famille dont le quotidien se déroule à l’intérieur d’un appartement transformé en cellule, où les entrées et les sorties sont strictement contrôlées et limitées au maximum. Le jour se lève sous le regard d’un vieillard, homme cultivé et désespéré de voir le pays dans son état actuel. Il fume sa cigarette en observant pensivement la rue dévastée par la guerre à travers la fenêtre. À la fois si fragile et si solide, seule cette vitre sépare l’homme du chaos qui règne de l’autre côté. Cette première scène majestueuse saisit d’emblée le regard en projetant le spectateur à l’intérieur de l’image : très vite on s’attache à cet appartement, tel un astronef au milieu d’un abîme où tout vivant risque de disparaître. Comme s’il s’agissait d’accentuer ce jeu de contraste entre l’ouverture de l’espace et l’enfermement, on lit sur une affiche rédigée en russe : « Gloire au premier cosmonaute Y.A. Gagarine ! »

Personnage du film à part entière, cet appartement est aussi le lieu qui crée du lien. Ainsi, tout au long de l’action, les liens entre les personnages se nouent et se dénouent : il y a Oum Yazan, la mère de famille d’origine palestinienne avec ses deux filles, Yara et Aliya, son fils, son beau-père, son neveu, la domestique Delhani, et Halima, la jeune voisine venue se réfugier chez cette famille avec son mari et leur bébé. Dans le contexte de survie, ces personnages se rencontreront différemment. Au premier plan, nous découvrons Oum Yazan, la mère de famille, incarnation de la femme forte, brillamment interprétée par Hiam Abbass (pour qui le réalisateur a spécialement écrit le rôle), qui s’efforce de maintenir un semblant de vie normale à l’intérieur du groupe et qui s’oppose fermement à tout mouvement ségrégatif qui pourrait s’y déployer. Les instants de convivialité, la chaleur qui se lit dans les regards, la compassion, les mots d’encouragement, de reconnaissance ainsi que la lâcheté, la colère, le pragmatisme, la culpabilité, montrent à quel point ces personnages gardent leur humanité face à la monstruosité de ce qui se passe autour. Un être humain n’existe pas en dehors du lien social, et Oum Yazan, gardienne de l’institution humaine, ne cesse de nous le rappeler.

L’éternel recommencement

Les images s’enchaînent, la bataille pour survivre continue, et il faut toujours rester vigilant. Au milieu de ces allers-retours d’une pièce à l’autre que la caméra accompagne avec une précision digne d’un film documentaire, une séquence attire particulièrement le regard. Oum Yazan s’y retrouve seule dans la salle à manger et retire lentement la nappe blanche qu’elle bercera comme son enfant. Ensuite, elle s’allonge sur la table, en un moment de suspens. Elle abandonne tout ce qui est devenu son quotidien – la guerre, les bombardements, la mort, la vie de famille. Pour un court instant, elle s’adonne à l’oubli où, semble-t-il, plus rien n’existe, seule la surface lisse de cette table à laquelle elle s’agrippe avec tout son corps. Peut-être l’aura-t-elle encore demain ou peut-être aura-t-elle tout perdu…

Le film se termine comme il a commencé, après une journée de veille endurée avec tant de difficulté et de douleur. Après les explosions, les tirs, les visites malveillantes et surtout cette atroce scène du viol de la jeune Halima (Diamand Bou Abboud), la bataille pour préserver la famille et garder le groupe uni est gagnée. Seulement à l’extérieur, la guerre continue. Après quelques heures de répit – le temps qui suffit à peine à oublier légèrement la terreur de la journée passée –, tout recommence à l’aube du lendemain. Le spectateur le sait aussi bien que le vieillard fumant sa clope devant la même fenêtre.

Durée : 1h26

Date de sortie FR : 06-09-2017
Date de sortie BE : 18-10-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 28 Août 2017

AUTEUR
Maria Karzanova
[3] articles publiés

Il n’existe rien de plus captivant que les histoires. Les écouter, regarder, lire, parfois écrire,...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES