Critique de film
Une séparation

Une séparation : voilà le film qui a tout raflé à la Berlinale 2011 ! Et on comprend pourquoi. On aurait pu se laisser porter par le doute d’un prix politique, sachant que Jafar Panahi croupit toujours dans les geôles de Téhéran. Cette croyance prédictive est rapidement balayée devant la maîtrise formelle et narrative d’Asghar Farhadi, jeune cinéaste iranien (A propos d'Elly) qui réussit à nous river à notre siège pendant toute la durée du film. Dès la première séquence, il nous pose en juge, ce sera son leitmotiv. Un couple, face caméra, est dans une salle d’audience afin de demander le divorce. Simin (Leila Hatami) veut divorcer parce qu’elle aimerait partir vivre à l’étranger et que son mari Nader (Peyman Mooadi) ne veut pas la suivre. Il prétexte qu’il doit s’occuper de son père atteint de la maladie d’Alzheimer. La caméra se substitue à notre regard. Les acteurs nous fixent, c’est le début d’un immense défi pour le spectateur qui devra dénouer seul le ruban de la moralité. La grande subtilité du scénario va nous amener à ne jamais pouvoir réellement trancher.

Au-delà de la rupture qui frappe ce couple iranien de la classe moyenne (soulignons ici l’universalité du propos qui ne cantonne pas l’histoire à son lieu géographique) va naître un autre drame à la source de la lutte des classes. Lorsqu’elle quitte le domicile conjugal avec l’assentiment de son mari, présenté comme un homme compréhensif mais borné, Simin abandonne également la garde du grand-père malade. Nader est alors obligé d’engager Razieh, une aide soignante marquée par la vie, pour s’en occuper. Razieh vient tous les jours, en compagnie de sa jeune fille, faire le ménage et prendre soin de l’impotent. Jusqu’au jour où… en rentrant chez lui, il retrouve son père attaché au lit et à moitié mort. Les condamnations vont alors bon train dans la tête du spectateur… Mais quelques minutes plus tard, au prix d’une tension maîtrisée proche du meilleur thriller hitchcockien, Razieh réapparait comme si de rien n’était. Nader la jette dehors. Le lendemain, il apprend qu’elle porte plainte contre lui, il est accusé de meurtre.

Le rouage judiciaire se met alors en place de façon implacable, ici à la différence de la Défense Lincoln, ce sont les hommes qui se défendent et qui amènent des arguments contradictoires. Le juge, homme peu bavard assis derrière son bureau jonché de documents, écoute les propos et juge selon les arguments. A chaque séance, Nader et Razieh avancent de nouveaux détails, de nouvelles révélations qui pourraient tour à tour les disculper ou les accuser davantage. A côté d’eux, trônent avec ou sans distance, les conjoints. En dessous d’eux, ce sont surtout les enfants qui trinquent. Eux qui tout comme nous sont pris à parti par les acteurs du drame. La fille de Simin et Nader est au centre du propos. Déjà déchirée par le divorce de ses parents, la voilà condamnée à apprendre à l’aube de la puberté pêle-mêle la mesquinerie humaine, le mensonge, le déni, l’obligation de prendre parti, de se placer en juge et de voir la figure tutélaire du père se désintégrer sous ses yeux.

Le film d’Asghar Farhadi est génial d’intelligence narrative parce qu’il part d’un drame banal pour en faire un monument d’analyse des intentions humaines et de la difficulté de les juger pour ce qu’elles sont, souvent des actes motivés par des strates d’intentions plus obscures. Il a suffisamment de distance par rapport à son sujet pour ne pas un seul instant donner des clés d’interprétation au spectateur, il ne se réfugie derrière aucun de ses protagonistes. Balloté entre l’homme aisé qui souffre de la maladie de son père et de son divorce et la femme sans le sou dont le mari a perdu son emploi et qui fait une fausse couche, le spectateur est pris à parti, tenu dans l’impossibilité de se prononcer tant la frontière des culpabilités est mince et indéfinie… Alternant astucieusement des scènes familiales déchirantes (on pense notamment à la scène où Nader lave son père et s’effondre en larmes) avec des scènes de procès ou les insultes se substituent aux arguments, l’éthique humaine est vitriolée par les interprétations sans faille de tous les acteurs (aucun ne peut être extrait et cela le Jury de Berlin l’avait très bien compris), Une Séparation ménage également une respiration humoristique à la fin du film, respiration que le spectateur s’approprie sans qu’elle ne soit vraiment définie. La salle rit en cœur abandonnant avec soulagement la robe du juge sans doute trop secouée par cette expérience de cinéma participatif.

 
Durée : 2h03

Date de sortie FR : 08-06-2011
Date de sortie BE : 08-06-2011
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 09 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
[980] articles publiés

Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES