Critique de film
Vice-Versa

Il est assez rare que je commence une critique en vous invitant à vous rendre, toute affaire cessante, dans une salle de cinéma pour y voir le film en question. Pourtant ça sera le cas pour Vice-Versa (Inside Out) du toujours aussi nostalgiquement inspiré Peter Docter (réalisateur déjà chez Pixar de Monstres & Compagnie et Là-Haut). Je ne suis pas certain que les enfants de moins de six ans comprennent quelque chose au film mais signalons qu’il s’adresse conjointement à tous les êtres vivants de 7 à 77 ans. Car à l’image du récent Boyhood de Linklater, Vice-Versa est un album de photos, en images animées, de la construction identitaire. Comme pour Boyhood, on suit un personnage principal ancré dans l’enfance, à l’aube de la naissance des premières expériences et des émotions et on comprend comment cet être de chair et de sang devient progressivement un adulte, comment la personnalité se façonne à coups de souvenirs et d’imaginaire.

Riley naît sous nos yeux et sous ceux d’une première émotion : la joie. Joy est la première à investir le cerveau de Riley, elle sera bientôt suivie de la tristesse, son indispensable double, du dégoût, de la peur et enfin de la colère. Les 5 émotions aux commandes du cerveau de la petite fille. Chaque nuit, quand elle s’endort, les souvenirs teintés d’émotions sont envoyées dans la mémoire à long terme composées de 5 socles, la famille, l’amitié, le hockey (sport privilégiée de cette native du Minnesota), les bêtises et l’honnêteté, tout ce qui constitue en somme la personnalité de cette enfant. Un jour pourtant la vie de Riley change et ses socles se fissurent progressivement. Ses parents déménagent à San Francisco, à partir de là le quintet d’émotions va devoir tenir la barre d’un monde en pleine mutation.

Je signalais dans le premier paragraphe que Peter Docter était un génie. On peut l’affirmer sans excès, sans facilité, tant le quarantenaire maîtrise la psyché humaine avec une finesse assez déroutante et surtout une précision fabuleuse. Si le graphisme du monde réel est à l’image de la production Pixar, personnages ronds et univers de couleurs vives ; il insuffle comme dans Là-Haut toute une partie purement fantasmagorique assez inédite. Les émotions, petits personnages colorés à l’excès, vivent dans une tour de contrôle futuriste qui surplombe un monde psychique complexe : boules de souvenirs, étagères infinies où elles sont rangées, subconscient, usine de rêves (scène tout à fait délirante et fabuleuse de production de navets), ami imaginaire (bing bong) perdu dans les limbes du cortex, prison des peurs enfantines, salle dadaïste des abstractions, aspirateur à souvenir et limbes du néant où s’effacent les souvenirs qui ne sont pas fondateurs.

A un rythme soutenu, les émotions de la petite fille s’efforcent de maintenir celle-ci dans un état constant de joie, en travaillant en équipe pour qu’elle survive dans un monde fait de changements et de traumas. Le film connaît une rupture quand la joie et la tristesse sont projetées dans le monde des souvenirs à long terme, soudainement incapables d’avoir une influence sur le moral de Riley. Commence alors une longue quête pour revenir à la barre du centre de contrôle et sauver la petite fille de la dépression dans laquelle elle est inexorablement plongée puisqu'il n'y a plus que le dégoût, la peur et la colère pour la guider.

Vice-Versa est un film inouï car il parvient non pas simplement à illustrer l’enfance comme dans Boyhood (qui était déjà grandiose), mais bien à la décortiquer brique par brique, bulle par bulle, pour atteindre un degré de définition proche d’une métaphore fondatrice, celle qui résumerait en 1h30 toute la complexité de la personnalité humaine. C’est beau et intelligent, doux et fort, douloureux et triste. On rit, on est ému en permanence, on replonge dans notre propre enfance en un clignement d'oeil, pêle-mêle les souvenirs enfuis refont surface pour nous sourire à nouveau du fond de notre inconscient, c’est tout simplement miraculeux ! En dehors de l’imagination débordante et tellement singulière du rendu, c’est merveilleux de précision, comme si tous les psychanalystes du monde s’étaient réunis et s’étaient enfin accordés pour décrire les émotions humaines, leur naissance, leur complexité, leur interdépendance. Impossible de rester insensible à la disparition inévitable de certains souvenirs qui s’échappent de la mémoire pour laisser la place à d’autres, impossible de ne pas pleurer devant ce qui a été et ne sera plus jamais, devant ce drame de la vie qui nous file entre les doigts…

Le film s’achève juste avant l’adolescence, on aimerait qu’il se prolonge jusqu’à l’âge adulte, qu’il traverse la tempête de la puberté et l’éclosion des premiers amours, on imagine d’emblée sa suite, on chérit déjà son souvenir.

Je sais qu’il y en a parmi vous qui restent insensibles face à un film d'animation, que certains ont besoin de réalisme, d’entités vivantes et de confrontation avec le réel pour apprécier le spectacle qu'offre le cinéma. Pourtant je vous en prie, passez outre vos barrières mentales, faites le pas et allez voir Vice-Versa, c’est un des plus grands films sur ce qui fait de nous des hommes. Mettez les psy au chômage le temps d’une séance et faites advenir votre petite enfance à la lumière d’un écran aussi rayonnant qu’indispensable.

C’est compliqué d’être un enfant, peut-être impossible de devenir un adulte, ingrat d’être un parent bien souvent, Vice-Versa vous aidera, je vous le promets. Il vous aidera à être plus attentif à tout ce qui traversa votre enfant et fera de lui un petit bout unique d’humanité. Vice-Versa est un remède, un antidote face à la fatalité des existences en noir et blanc et une ode à la nostalgie, comme si les souvenirs écartelés entre le manichéisme des joies et des tristesses parvenaient enfin à s’unir et à s’accepter. Ça donne envie d’aimer la vie, aussi difficile soit-elle. 

Réalisateur : Pete Docter

Acteurs : (Indisponible)

Durée : 1h34

Date de sortie FR : 17-06-2015
Date de sortie BE : 22-06-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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gwen
07 Mai 2017 à 07h27

J'ai vu ce film hier avec ma fille (de 19 ans).
Personnellement, je le trouve certes bien fait mais surtout flippant.
Pour dire les choses crûment, l'ami imaginaire ressemble clairement a un phallus, de même que la borne verticale et électronique sur laquelle appuie de temps en temps "Joie". Rien que cela me semble totalement inadapté pour des enfants et même mauvais car il est évident qu'ils l'intègreront de manière inconsciente bien que ne l'ayant pas compris. Il est par ailleurs difficile de leur expliquer après coup que l'ami imaginaire a une forme de sexe masculin...

Francois-Xavier Manson
23 Juin 2015 à 23h47

J'ai suivi votre belle critique et je l'ai vu .
Pour ma part je suis mitigé .
Çertes sur le plan visuel c'est très beau , c'est un nouveau pas franchi par Pixar.
Certes ils sont de retour apres quelques films un peu moyens , mais il y a un petit quelque chose qui cloche .
La question que je me pose c'est quel est le public de ce film ?
Il est bien trop sérieux pour des enfants , qui ne comprendront rien et qui vont s'ennuyer , et il est bien trop léger pour des adultes qui attendent un film abouti sur le plan du scenario.
Attention , l'on est ici devant une histoire de qualité , je ne dis point le contraire .
Je pense simplement que sur un sujet finalement assez proche , Pixar avait fait bien plus fort avec le superbe Toy Story 3 .
Quand aux adultes , ils on trouves bien plus intéressant avec Wall E .
Vice Versa est un bon film oui , mais il n'atteint pas a mon humble avis la hauteur de ces ambitions .
En bref , j'ai pris du plaisir avec ce film , merci pour çela , mais j'ai vu pour ma part bien mieux de la part de Pixar ...
Toy Story 3 m'avait ému , Wall E aussi , ici j'ai contemplé ce beau spectacle en attendant un élan qui n'est au final pas venu ....
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Critique mise en ligne le 22 Juin 2015

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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