Critique de film
Victoria

Victoria danse seule, elle arrange sensuellement ses cheveux. Mi vingtaine, elle a la fraîcheur des accents d’ailleurs. On est à Berlin, elle vient de plus loin : de Madrid. On peut l’entendre dans sa voix faite de charme et d’anglais ralenti. De celui qu’on écoute attentivement pour en déceler toute les influences, les ratés, les frémissements d’une langue qui n’est pas la nôtre. Victoria danse seule et s’ennuie des refus de communication. Elle choisit donc de quitter la cave qui l’abrite - elle et une infime volée d’oiseaux nocturnes - pour le noir brodé du ciel citadin. Elle y rencontrera Sonne et sa bande de potes. Des frères dit-il. Aspirée par l’asphalte, le feu de l’inconnu et la fièvre liquide, elle les suivra jusqu’aux plus improbables tréfonds du hasard.

C’est ainsi que commence Victoria. Et c’est dans ces instants, dans ses fondements, que le film appelle la grâce à lui. Ou plutôt autour de lui tant la fiction et la caméra ininterrompue s’oublient vite pour les acteurs, leur intégrité, leur indivisible véracité et l’amour qu’ils s’échangent au fil des répliques. Rarement rencontre aura été si enivrante, rarement le charme aura frôlé avant tant d’obsession le mensonge évident, la drague bienveillante. Apprendre à se connaître sans se le dire, sans en demander la permission, comme deux félins dans la jungle berlinoise. Les protagonistes s’aiment à l’écran, les acteurs aussi. Frederick Lau (Sonne) - entre Brando et Bridges - martèle les sentiments de vérité et transcende une relation naissante en un combat de tout instant. Un combat de mots, de gestes, de suavité face à l’enchantement que personnalise Laia Costa (Victoria). Les quarante-cinq premières minutes forcent à oublier le temps, à ne garder les yeux écarquillés que sur cinq acteurs géniaux à même l’écran sans relief, plus immersif peut être que certains fragments de vie. La passion des personnages magnifiés, le vertige du plan séquence lors d’une rencontre fulgurante, l’étourdissement de la beauté dans le brut, la jolie réflexion sur la cohésion de la jeunesse européenne… Toutes ces choses font de ce premier acte un moyen métrage sublime à étendre à sa propre existence ou à voir puis ressasser.

Mais rapidement, le temps s’extrait de son état de suspension et s’accélère. Le groupe se voit confronté à un problème. Et le film périclite quelque peu. Sa construction devient osseuse et la candeur des débuts laisse place au mécanisme sans pitié (et peu vraisemblable) du thriller. Le cadre s’agite et - s’il reste lisible - perd de sa saveur. Le temps s’échauffe et ralenti. Pas d’ennui - la tension est palpable et affecte presque physiquement - mais une sensation de déjà vu s’immisce. Et le film de préférer l’énervement de l’angoisse à l’ardeur de l’embryon amoureux. On s’éloigne de Cassavetes, dommage. Ceci dit, toujours aucun signe de césure dans la péloche numérique. Il en reste un thriller à l’ambition démesurée - follement contemporaine - mais aux qualités éculées. C’est sec et nerveux mais l’ensemble glisse doucement vers le dispositif cinématographique et s’oblige - comme dans un acte de foi - à oublier les ellipses, à s’enfermer dans la durée monstre du plan, dans l’empressement et le manque d’inspiration scénaristique et surtout à oublier que derrière l’ambition vénérable peut parfois poindre l’impéritie. 

Durée : 2h14

Date de sortie FR : 01-07-2015
Date de sortie BE : 01-07-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 03 Juillet 2015

AUTEUR
Lucien Halflants
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Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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