Critique de film
Vie Sauvage

C’est au nom du cinéma que l’on se doit d’aimer Pialat. C’est en ce même nom qu’il faut jeter un œil à celui de Cédric Kahn, investi de grandes ambitions, de beaux films, d’essais de vérité avant tout.

Pas de vérité fondamentale. Pourquoi la chercher là où elle ne peut exister ? Mais une vérité douce et intelligente. Celle du regard bienveillant d’un homme, d’un cinéaste sur les gens qui l’entourent et qui agissent selon leurs pensées. Ici, d’une famille disparate. Eclatée par les amours différents et inconciliables de deux parents. Par les idéaux absolus d’un père. Par ceux atrophiés d’une mère.

C’est à force d’amour pour ses personnages (réels ou fictifs) que Kahn embrasse son cinéma. Mais c’est aussi à force de ne jamais prendre parti que le film s’essouffle jusqu’à l’ennui des relations humaines, familiales. C’est un choix, pas un défaut mais il dénote cependant un certain manque de transgression dans le récit. Les différents intervenants se font comprendre dans toute la platitude et la systématique que cela représente. Sans jamais oser contrer le jugement, l’horreur du déni ou de l’oubli pourtant plus proche de la réalité. Mais pour faire un film (basé sur un fait divers), il faut des droits. Et pour les droits, il faut des accords que l’on obtient parfois au péril d’un scénario plus pesé, moins risqué. Mais ce n’est ici que supputation.

Le film est pourtant très beau dans sa première partie. Auprès des enfants bouleversants d’amour pour leur père et sa folle utopie. Deux jeunes enfants blessés ou brusqués plutôt. En osmose avec la nature. Deux animaux séparés de leur mère par un père sauvage mais aimant. Kassovitz génial au plus près de sa personne. À fleur de peau. Jusqu’à l’effondrement de ses idéaux, la tête haute il gardera. Chef de meute. La fierté du loup. La fragilité de l’homme en plus.

Alors que ce sont les enfants qui intéressent le metteur en scène (C’est à leur hauteur variable que s’attarde le regard), la seconde partie aurait pu jouir d’un rapprochement avec le père. Là où les enfants amènent ce qu’il y a peut être de plus beau au cinéma – l’extinction de l’innocence et la déchirure des premières blessures – l’adolescence n’apporte, ici, que très peu. Alors que la vieillesse grandissante du père, la réouverture des cicatrices lancinantes d’un homme en perte totale de ses rêves illusoires, d’un corps durement traité depuis si longtemps, aurait pu exploser l’écran. Le film préfère se questionner. Se regarder poser les questions. Où commence et où s’arrête la liberté : sociale, morale, humaine. Qu’a-t-on le droit d’imposer à ses enfants au nom de ses intentions (sociétales). Soit sensiblement les mêmes que l’indépassable et merveilleux Running On Empty de l’immense Sidney Lumet.

En fin de métrage, Céline Salette, hérite de la scène la plus compliquée. Une scène clôturant le récit, un peu terne tant l’histoire et les liens avec la mère furent relégués au second plan. Elle s’en sort magistralement, éclipsant la rage d’un de ses enfants. (au péril du jeune acteur peut être le moins percutant des deux) Elle est bouleversante comme toujours d’une froide justesse, les yeux presqu’éteints par le désespoir, la colère et la peur mais plus que jamais brillants. Elle, dont le fantôme plane sans jamais s’abattre sur les enfants qu’elle a perdu. Ceux qui nous sont montrés.

C'est sans compter sur une superbe photographie - personnage en soi - magnifiant les perles de rosée et de soleil dans les profonds regards des enfants. Les métaphores sont présentes, la mélancolie diffuse, mais la vie sauvage au sens le plus strict du terme s’efface. Les instants sont beaux, parfois touchants mais le discours s’étiole au fil de ses pensées trop illustratives pour émouvoir, pas assez pénétrantes pour investir d’un sentiment éclairant celui qui le regarderait.

Vie Sauvage est aussi un film de son époque tant il questionne la famille. Dans sa plus pure tradition. Puisqu’il est de bon ton (et essentiel) aujourd’hui de se le demander: mais qu’est-ce qu’une famille fonctionnelle ? On ne peut s’en extraire, on en est le fruit. Certains tombent, d’autres pourrissent. On parle de famille, on parle de saison. La nôtre. Celle d’un début de millénaire propice au disfonctionnement. À la beauté des causes perdues aussi.

Durée : 1h46

Date de sortie FR : 29-10-2014
Date de sortie BE : 29-10-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 29 Octobre 2014

AUTEUR
Lucien Halflants
[130] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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