Critique de film
Visites ou mémoires et confessions

Visite ou mémoires et confessions est un film tourné par Manoel de Oliveira en 1981, et gardé caché jusqu’à sa mort. Comme souhaité par l’auteur, le film devait uniquement être diffusé après sa disparition. Personne n’a donc eu accès au projet depuis les années 80 et suite au décès du cinéaste le 2 avril 2015, quelques projections ont été organisées (Cinémathèque de Lisbonne, festival de Cannes, FID Marseille). Le film, devenu posthume, n’a pas pour but de révéler des secrets inestimables. Réalisé en équipe réduite, il dévoile avec douceur des éléments importants de sa vie familiale et l’amour pieux et sans partage qu’il a pour sa femme Maria Isabel.

Manoel de Oliveira y révèle son histoire personnelle à travers les traits et les caractéristiques d’une maison qu’il a habitée à partir de 1942, et dans laquelle il a vécu plus de 40 ans, avant de devoir la vendre pour « rembourser des dettes ». Cette visite rétrospective est faite du point de vue de deux présences dont nous n’entendrons que les voix. Une femme (Teresa Madruga) et un homme (Diogo Dória) qui au détour d’une promenade se retrouvent face à cette résidence et décident d’y pénétrer. A l’intérieur, les traces d’une vie jusqu’à l’apparition de  l’image fantôme !

Fantôme du visible

Le générique parlé du début nous rappelle celui Des oiseaux petits et grands de Pier Paolo Pasolini chanté par Ennio Morricone, tout comme celui de Le Mépris de Jean-Luc Godard. En écho au Le Mépris, la première chose que nous entendons est la voix d’outre tombe de Manoel de Oliveira qui énonce la liste de son équipe technique. Il n’y a plus de doute : le film sera hanté par la présence de son auteur.

Les deux visiteurs, qui seront un temps nos guides, sont immatériels. Nous sommes leurs regards et nous évoluons avec eux dans cette demeure peuplée par l’histoire du cinéaste. Au fil du temps, la présence du spectre est de plus en plus palpable. Bientôt il sera là, devant nous. Regard caméra, Manoel de Oliveira nous interpelle pour se raconter. Si nous pouvons le voir et l’écouter aujourd’hui, c’est parce qu’il est mort et qu’il a autorisé la diffusion de ce film. En n’étant plus là, il n’a jamais été aussi présent dans un de ses films, et ne s’est jamais autant incarné comme figure de cinéma à l’écran. Il y a quelque chose de la vie et de la mort qui investit son œuvre. Sans cela, il n’y aurait pas d’art et pas de raison à ce film d’exister. Cette présence fait écho à la réponse de Jacques Derrida à la question « croyez-vous aux fantômes » que lui pose Pascale Ogier en 1983 dans le film de Ken McMullen et à laquelle le philosophe répond : « ici le fantôme c’est moi, dès lors qu’on me demande de jouer mon propre rôle dans un scénario filmique plus ou moins improvisé, j’ai l’impression de laisser parler un fantôme à ma place. Paradoxalement, au lieu de jouer mon propre rôle, je laisse à mon insu un fantôme me ventriloquer. C’est-à-dire parler à ma place (…) le cinéma c’est un art de faire revenir les fantômes ».

Je suis une maison

La maison du cinéaste est dessinée par l’architecte José Porto à partir de références des années 30. Derrière nos deux protagonistes invisibles, nous nous autorisons à pénétrer dans cette demeure familiale sur les hauteurs de Porto. Poumon du travail du cinéaste portugais, elle regorge de traces et de souvenirs d’une vie partagée entre l’art et la famille. Elle est la mémoire, les restes d’une histoire de vie.

La maison, qui parfois semble vivante, est filmée comme on arpente un corps. Étage par étage, pièce par pièce, en faisant des allers et retours, nous sillonnons lentement chaque recoin pour y relever des détails de plus en plus précis. Nous visitons à tâtons un lieu qui dans un premier temps ne se révèle pas à notre couple. Allégorie du voyage de la vie, les deux visiteurs voguent de pièce en pièce en s’interrogeant sur le monde sans réellement le voir. L’âme des visiteurs est fermée, ils doivent apprendre à l’ouvrir pour voir ce monde qui les entoure. Que reste-t-il des vies passées ici ? Que s’est-il passé dans cette maison ? Pour en comprendre l’archéologie, il faut être disponible, tendre l’oreille et y croiser le cinéaste qui, par anecdotes, photos, citations et extraits de films de famille, va nous inviter avec pudeur à emprunter la route de sa vie afin de nous faire comprendre comment à 73 ans il est arrivé à devenir ce « jeune » cinéaste dont la carrière semblait à peine commencer. Écoutons ! Nous ne sommes pas seul…

L'attrait de la lumière

Nous sommes sujets à la frontalité du cadre, des rapports, des interventions. Nous avançons tout droit pour traverser l’histoire de cet homme. Ce qui reste le plus merveilleux, c’est quand le cinéma se projette littéralement sur le spectateur. A plusieurs reprises, Manoel de Oliveira déclenche un projecteur 16mm face à nous (dans l’axe de la caméra). Nous sommes irradiés par la lumière créatrice qui vient nous éblouir, et quand le cinéaste décide à son tour de s’asseoir dans ce trajet de lumière, comme par enchantement, elle l’enveloppe et en fait l’élu.

Manoel de Oliveira est mort à 106 ans en avril 2015 après avoir terminé presque 40 films depuis 1982 et la réalisation de celui-ci. Sa vie de plus d’un siècle aura accompagné celle du cinéma. Il restera l’homme-cinéma, celui qui a traversé son histoire, et qui par ce film en devient un fantôme qui imprègne tous les négatifs, et hante les salles obscures. Et s’il arrive à s’incarner alors qu’il n’est plus là, c’est qu’il a su déjouer la mort et se moquer d’elle pour rester éternel. Sans lumière, il n’y a pas de cinéma. C’est sûrement pour cela que les lampes de la maison se rallument alors que nous sommes en train de la quitter. Les fantômes sont toujours là et le cinéma recommence…

Dolly Bell

 

Durée : 01h08

Date de sortie FR : 06-04-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 29 Février 2016

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