Critique de film
Voyage Au Bout De L'Enfer

En 1968, dans la profonde Pennsylvanie, une aciérie fume. A aucun moment elle ne s’arrête. Là-bas, les machines jamais ne dorment, les pistons coulissent et les cheminées vomissent les âmes de victimes d’une guerre déjà trop avancée.

Michael, Nick, Clayton et Steven, quatre amis de toujours, travaillent dans cette manufacture. Au quotidien, ils battent et combattent l’acier, les amours, les écueils et s’en vont régulièrement chasser le cerf dans les froides montagnes, en quête de l’animal à descendre d’une unique balle. Comme un rite initiatique avant la vie, un autre combat et puis la mort. Comme la métaphore d’une bataille à venir.

Bien loin de la gloire et des médailles, Cimino filme les cicatrices d’une nation qu’il aime éperdument. Les atrocités de ses pareils, il les intime à l’oreille du spectateur et les cache de ses yeux. C’est ainsi un véritable suicide précédé d’une traversée des enfers que met en scène le réalisateur. Et c’est à travers la destinée d’un homme, rêveur introverti, qu’il attache sa métaphore. Celle d’une Amérique en négociation permanente avec la mort et les frustrations. Celle d’un pays courant droit à sa perte pour nulles raisons. Pourtant, le film ne propose aucunement la vision politique d’un conflit, il trace simplement l’histoire d’hommes, de femmes, de familles, d’amis, détruits au Vietnam ou ailleurs, peu importe.

Séparés en trois parties distinctes et d’égales durées, le film propose une vision de la décomposition d’un peuple. La première, voyage au bout de l’innocence, plane dans une mélancolie diffuse, elle s’impose comme un sursis laissé aux personnages et aux spectateurs et propose une construction quasi inégalable d’un milieu et de ses habitants. La seconde, d’une violente réalité et d’une réelle violence n’attend que les larmes de sang pour étancher sa soif de férocité. La dernière, ironiquement patriotique et profondément humaniste, cherche à panser les cicatrices de l’impensable que le temps n’estompera pas vraiment et laisse les notes embuées de l’hymne aux cinquante étoiles résonner en nous longtemps encore.

Au cœur des montagnes infinies, les hommes s’oublient et - en pleine dimension mythique – s’attèlent au rite ancestral de la chasse au gibier. Les héros dépassent alors leurs rôles d’américains moyens pour toucher au mystique et développer une dimension presque fantastique. Comme toujours chez Cimino, l’homme ne subsiste que dans son rapport à la nature, la beauté de la solitude et l’impossibilité d’exister en dehors de son milieu, l’impossibilité d’exister après pareilles atrocités.

Négociant chaque scène comme un film à part entière, Cimino nous trempe à vif dans ses émotions les plus profondes. La vodka, la bière, le sang, la boue, l’essence, le sang encore, avant de nous rincer de larmes. Chaque plan peut être interprété en tant qu’œuvre unique, tandis que le moindre mouvement, le moindre regard sonne le cor d’un génie.

Entre deux balles, une chambre vide. Court laps de temps pour penser à la mort et à la perfection, rien que ça.

Can’t Take My Eyes Off You.

Durée : 3h03

Date de sortie FR : 07-03-1979
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 26 Octobre 2013

AUTEUR
Lucien Halflants
[130] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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