Critique de film
What Maisie Knew

En 1897 parait Ce que savait Maisie, un roman signé Henry James. Le célèbre écrivain américain propose alors un récit à la première personne entièrement placé dans le point de vue d’un enfant. L’auteur de Portrait de femme y observe les tromperies et déchirements d’un couple de la haute société anglaise à travers le prisme de la psychologie enfantine. What Maisie Knew, le film signé Scott Mc Gehee et David Siegel, transpose l’intrigue dans le New-York contemporain et limite son action sur le premier tiers de l’épais roman. Toutefois le duo de réalisateurs (connu entre autres pour Bleu profond avec Tilda Swinton en 2001) conserve la singularité du récit en adoptant scrupuleusement le point de vue de la petite Maisie, incarnée avec un naturel ahurissant par Onata Aprile.

« Je m’appelle Maisie, j’ai six ans et mon papa et ma maman ne font rien que de se disputer. Heureusement Margo (Joanna Vanderham), ma nounou, est là pour s’occuper de moi. Un jour, maman (Julianne Moore) s’est tellement énervée contre papa (Steeve Coogan) qu’elle a changé les serrures. Après ça, j’ai été tout plein de fois au tribunal. Maman m’a dit de raconter des vilaines choses sur papa mais c’est quand même chez lui que je suis allée vivre. Ma maman je la vois encore des fois mais elle travaille beaucoup, papa aussi d’ailleurs. À cause de ça, c’est toujours Margo qui me garde, en plus qu’elle habite avec papa maintenant. Ou alors des fois c’est Lincoln (Alexander Skarsgard), le nouvel amoureux de ma mère. Lincoln, il est chouette, je l’adore ! »

Principal défi relevé avec brio, Mc Gehee & Siegel (tel est signé leur générique) ont construit leur mise en scène et leur narration dans le seul regard de Maisie. Pour les rares plans où l’héroïne n’est pas à l’image, les réalisateurs nous montrent uniquement ce que le personnage regarde. Le spectateur saisit donc l’essentiel de ce drame de mœurs par bribes, via ce qui est vu et/ou entendu par l’enfant. Le spectateur cible, qui a bien plus de six ans, peut interpréter en profondeur tout ce qui est perçu par l’héroïne, même si celle-ci n’y prête guère attention. Ainsi le public entend des phrases en off, tout en regardant un cerf-volant qui capte l’attention de la petite. Autres procédés, les réalisateurs placent souvent leur caméra à la hauteur des yeux de Maisie ou font le point sur ses actions alors que les parents se déchirent à l’arrière-plan, hors de la zone de netteté. Grâce à ces dispositifs, les auteurs centrent l’attention sur leur véritable sujet : comment Maisie subit les conséquences du divorce de ses parents.

Sur ce sujet, What Maisie Knew est tout à la fois précis, juste et effrayant. C’est simple, dans ce film se retrouveront tous ceux qui ont vécu un divorce, de près ou de loin. Les parents tentent d’acheter la préférence de leur enfant ou la manipulent pour espionner l’ex-conjoint (Steeve Coogan  demande : « Est-ce que maman est heureuse ? »). La maman en question accable son enfant de ses choix personnels et lui confie, à propos de son nouveau mari : « Je l’ai épousé pour toi. » Les parents biologiques considèrent Maisie comme l’enjeu d’un combat et s’adressent à elle comme à un adulte miniature. D’où la préférence de Maisie pour ses beaux-parents, qui ont le tact de la préserver de leurs problèmes d’adultes et de la considérer comme ce qu’elle est : une enfant de six ans déboussolée. Très vite, l’héroïne aura deux chambres, auxquelles s’additionneront plus tard d’autres lieux de vie. Dans sa deuxième partie, le film multiplie les scènes dans lesquelles Maisie est échangée d’un parent rancunier à un autre. De bras en bras, sa vie se résume à un transit constant,  et elle perd ses repères spatiaux et affectifs.

La finesse psychologique du scénario doit sans doute énormément au roman d’Henry James, mais il faut rendre aux réalisateurs ce qui leur échoit. En plus d’une mise en images inspirée, leur travail de direction d’acteurs finit d’emporter l’adhésion. Tant dans leur rythme que dans leurs intentions, l’ensemble du casting est irréprochable. Lors d’une scène mémorable, Julianne Moore (en maman chanteuse de rock ouvertement inspirée de celle du groupe The Kills), glisse en quelques secondes de l’égoïsme profond à une désarmante pénitence et nous rappelle au passage quelle actrice exceptionnelle elle demeure.

Si le film de Mc Gehee & Siegel est une œuvre discrète, en finesse et à l’ambition mesurée, elle n’en porte pas moins la marque de réalisateurs inspirés et rigoureux dans leurs partis-pris. Petit film certes, What Maisie Knew est aussi doux et gracieux, à l’image de son héroïne.

Durée : 1h39

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : 04-12-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 09 Décembre 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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