Critique de film
Where to invade next

"Les américains sont chanceux, ils appartiennent au pays le plus puissant du monde, mais être le premier les empêchent d'être curieux. Je connais votre musique, je parle du mieux que je peux votre langue, je connais Henry Miller, Kerouac, Fitzgerald, je porte vos vêtements, mais j'ai aussi ma culture. Que savez-vous de ma culture? Ou de la culture Estonienne, ou Zimbabwéenne?  Vous avez inventé l'arme la plus puissante du monde, c'est internet les gars, alors utilisez-la. Regardez, vérifiez, et venez-nous visiter. C'est un petit pays, son nom est Tunisie, c'est au nord de l'Afrique, et je pense que comme tous les autres pays, nous méritons votre attention. Parce que si vous gardez cette façon de penser que vous êtes les meilleurs et que vous savez tout… Ca ne marchera pas."

Toute l'essence du film semble résumée dans les mots de cette habitante tunisienne. Michael Moore, sept ans après Capitalism, a love story, prend l'avertissement au pied de la lettre, et comme pour Sicko où il comparait les systèmes médicaux d'autres pays à celui des U.S.A, il décide "d'envahir" l'Europe (et la Tunisie), et de comparer les sociétés afin de subtiliser les meilleures idées pour les ramener en Amérique. C'est sa façon à lui de faire la guerre. Mais également sa façon à lui de se moquer, déjà, du besoin pour son pays d'avoir toujours un ennemi et d'être constamment en conflit. En décidant de s'ouvrir aux autres cultures, on découvre un Moore plus apaisé, plus humaniste et désireux de partager, d'échanger. Si l'impertinence est moins présente, c'est que l'importance est ailleurs : dans le dialogue, la découverte, le soin et la tendresse que la caméra dépose sur les différents protagonistes. On sent que la préparation s'est faite lentement et que le cinéaste a pris le temps de rencontrer réellement les gens et de les comprendre. Le film gagne en épaisseur lorsque le réalisateur compare avec ironie ce qu'il découvre - la nourriture en France, le système de réinsertion ouvert de Norvège - à ce qu'il connaît : l'Amérique. A ce niveau, le point culminant se situe en Allemagne, avec les enseignements tirés de l’holocauste. Après avoir admis et accepté les erreurs et les horreurs passées, ils ont changé radicalement leur politique et ont pris le temps de se tourner résolument vers l’avenir. La voix-off de Moore ne peut que regretter que les américains s’enlisent dans leurs mensonges et leurs erreurs, et que contrairement aux allemands, ils soient incapables de se remettre en question.

Des extraits de films américains, tantôt drôles, tantôt kitsch, viennent ponctuer certaines séquences et démontrent alors, par l'absurde, les manquements de cette société autocentrée. Car si Moore s'intéresse ici aux autres, c'est pour mieux fustiger la politique de l'autruche qui sévit aux u.s.a. Le meilleur exemple vient de cet extrait de Talladega nights où des américains, hilares et  gonflés de confiance demandent à un résident français ce que la France a inventé : "La démocratie, l'existentialisme et la fellation". Les américains sont alors forcés de s'incliner : "Ce sont trois bonnes choses". Dans cet extrait, tout l'art de Moore: donner à voir, par le biais de la dérision, les failles, les blessures et les fissures d'un système. Comme toute satire, le but est de bousculer les conventions, de rire de soi-même et de son pays pour porter à réfléchir, à s'interroger. Rien de misanthrope dans sa démarche, car derrière son dégoût de la société se cache un amour pour l'humain. Et si les combats menés sont les mêmes depuis Roger et moi (son premier documentaire en 1989), à savoir la gratuité des frais de santé et de l'enseignement, c'est que sa lutte contre le système capitaliste n'est pas terminée et qu'il reste énormément de travail.

Il serait facile de trouver ce film un brin démago, car en ne se focalisant que sur les points positifs des pays visités, le cinéaste fait également abstraction de tout ce qui ne va pas, et dépeint l'Europe comme une chimère, un eldorado de bonheur, un paradis d'humanité. Nous savons pertinemment bien que ce n'est pas le cas, et Moore le sait mieux que quiconque. Ce n'est pas à un vieux singe qu'on apprend à faire la grimace, et s'il ne se concentre que sur les qualités, c'est de manière consciente, dans un souci de réunification des humains ensemble. C'est en tous cas comme cela qu’il convient de voir le film: un cri d'espoir et de révolte, un appel à l'aide et à l'entraide plutôt qu'un énième pamphlet négatif. La réunion plutôt que la division. Le rassemblement pour s'opposer au nihilisme et à la résignation. Rire pour continuer à se battre, se moquer pour rester debout. Et aujourd'hui, c'est plus que jamais nécessaire.

Julien Rombaux

Réalisateur : Michael Moore

Acteurs : Michael Moore

Durée : 02h00

Date de sortie FR : 14-09-2016
Date de sortie BE : 14-09-2016
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Critique mise en ligne le 25 Juin 2016

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