Critique de film
Wild

Nous n’étions pas très loin d’Into The Wild, à deux mots près… Cheryl Strayed est un chien errant comme Christopher McCandless. Elle entame comme lui un voyage initiatique, quitte la vie citadine, n’a plus d’adresse, elle fuit le monde. Pourtant Wild n’a pas grand-chose à voir avec le film de Sean Penn, il n’en a ni la poésie, ni la puissance émotionnelle, pire il ne fait jamais corps avec la nature qu’il traverse… Wild (sauvage) n’est pas ici appliqué à la Nature, mais à la vie de Cheryl jalonnée d’épreuves… C’est un bréviaire de souffrances, un acte de contrition à grands renforts de flashbacks plus glauques les uns que les autres plaqués sur les beats-râles du passé.

Chemin de croix

La première scène du film annonçait pourtant la couleur, mais à ce point-là, personne n’aurait pu s’en douter. Décor naturel, une montagne, son sommet, cadre partagé entre le ciel et la terre… un cri étouffé, une respiration difficile, succession de cris de plus en plus forts, la caméra se tourne vers le personnage en souffrance. Reese Whiterspoon essaie de retirer de son pied une chaussette de randonnée qui a viré au rouge sang. Elle y parvient en haletant. Gros orteil amoché, ongle mort. Et ce que je craignais arrive. Elle doit se l’arracher… Mais mince la godasse de marche tombe dans le ravin… Elle jette la seconde de désespoir en injuriant la vallée et la vie qui va avec. C’est la mise en bouche, le début d’une longue agonie visuelle. La scène suivante continue dans le même esprit, la jeune femme essaie d’enfiler un sac à dos beaucoup trop lourd pour elle, elle finit couchée sur le ventre, le sac lui écrasant le corps… elle se relève à force d’efforts et parvient à se tenir droite. Celle-là est une battante… mais Dieu que ce fut déjà pénible.

Le réalisateur de Dallas Buyers Club aime les histoires qui se flagellent. On se souvient du dernier en date, un film à awards qui a d’ailleurs offert une pluie de récompenses à Matthew McConaughey et Jared Leto, de Café de Flore qui retraçait le combat d’une mère (Vanessa Paradis) refusant d’envoyer son fils trisomique en établissement spécialisé… Vallée aime les scénarios tartinés de pathos mais il y avait de l’humour dans Dallas Buyers Club, une mise en scène pleine de grâce dans Café de Flore, une bande-son mémorable dans CRAZY… Alors que Wild est une démonstration d’excès et de sérieux qui ne trouve de valeur cinématographique que dans le soin apporté à son découpage. Qu’est-il donc arrivé à Jean-Marc Vallée pour devenir à ce point misérabiliste ?

Misérabilisme

Tout le propos du film, dont on doit le scénario au fameux Nick Hornby d’après l’histoire de Cheryl Strayed, est de nous amener à comprendre pourquoi cette dernière a soudainement décidé de s’aventurer pour 3 mois de marche solitaire sur le PCT (Pacific Crest Trail) qui part de la frontière du Mexique pour gagner celle du Canada. La réponse est certes multiple mais elle trouve sa source unique dans une overdose de maux. Pêle-mêle : nymphomanie, dépression, toxicomanie, mère cancéreuse, père alcoolique et violent. Jean-Marc Vallée ne s’arrête plus, à coups de flashbacks éloquents, il assène, martèle l’horreur, en la décomposant soigneusement pour ménager son pénible suspense.

On pourrait le soupçonner d’être même un peu vicieux sur le coup. Passe encore la scène de l’ongle arraché mais la façon qu’il a de nous faire croire que la jeune randonneuse est une proie pour tous les violeurs de crête est un des nombreux exemples lourdingues d’un film tourné vers l’effet de manche. La première fois, c’est un gros conducteur de tracteur qu’il nous présente comme patibulaire et dont la mise en scène et le montage laissent présager qu’il va se jeter sur une Cheryl sans défense, la seconde fois, deux chasseurs, arbalètes, flèches et mines peu ragoûtantes… les dialogues ne sont pas plus équivoques. Le premier homme croisé demande « Tu es quel type de filles, le genre sauvage », les seconds lui parlent de son derrière en des termes vulgaires. On la croit saine et sauve mais non Vallée par des jump cut tout droits sortis d’un film d’horreur ramène le danger sur la pellicule, Cheryl n’a pas droit au repos et le spectateur est logé à la même enseigne.

Comme il le fait tout au long de son film, le réalisateur distille des indices du passé qu’il faut recomposer pour avoir la "big picture", et le puzzle de se reconstruire petit à petit alors qu’on la deviné depuis le début. Cheryl est, se sent coupable quelque part d’être une victime… elle doit se pardonner pour s’en sortir et effacer l’ardoise du passé comme un nom inscrit sur le sable d’une plage...

On ne peut s’empêcher de repenser à Into The Wild, c’est sûr. On regrette que Jean-Marc Vallée ait tant tourné sa caméra sur le beau visage de Reese et ses petits yeux plissés dans une performance comme les aime l'Académie des Oscars  et ne se soit pas un tantinet plus intéressé à la nature environnante, qu’il ait cru bon d’insister autant sur le périple intérieur, sur la petite voix lancinante du passé pour exprimer la difficulté de la marche. On ne peut pas lui en vouloir mais on ne parvient pas totalement à le comprendre car la marche lave plus qu’elle ne guérit, les voix intérieures résonnent pour motiver à avancer, comme des mantras, cycliques et fous. 

On avait connu Jean-Marc Vallée un peu plus subtil, un peu moins démonstratif aussi, quoique… pas toujours plus léger c’est vrai, mais s’appuyant de temps à autre sur le ressort de l’humour. Ici, pas une seule seconde ! Un long chemin de croix ce film, aussi pesant que le sac de Cheryl Strayed.

Durée : 1h56

Date de sortie FR : 14-01-2015
Date de sortie BE : 04-03-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 06 Décembre 2014

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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