Critique de film
Winter's Bone

Laura Palmer est vivante ! Lynch ne nous avait pas menti, elle était bien passée de l’autre côté de la chambre rouge, là où un nain parle à l’envers. Au détour des tronches cassées de Winter’s Bone, la voilà qui ouvre la porte d’une maison où un panel représentatif de l’Amérique profonde tape la carte et chante du Dolly Parton en grattant du banjo. Sheryl Lee, l’actrice qui incarna Laura, le fantasme nécrophile de toute une génération qui découvrit avec Twin Peaks que la télévision pouvait dépasser le cinéma. Laura, le corps retrouvé emballé dans un plastique au bord d’une rivière, morte comme l’innocence, a trouvé une issue dans Winter’s Bone. Elle n’y fait pourtant qu’une rapide apparition, mais son rôle répond étrangement à celui de la Laura de Lynch.

Il est aussi question dans Winter’s Bone de la réalisatrice Debra Granik, d’une innocence mise à rude épreuve. Ree Dolly (Jennifer Lawrence) vit dans une forêt du Missouri en compagnie de son plus jeune frère et de sa petite soeur dont elle s’occupe à temps plein, sa mère prostrée dans un canapé est hors service, victime d’un trauma cérébral et son père traîne en prison un passé de trafiquant. Lorsqu’elle apprend qu’elle risque d’être expropriée parce que ce dernier vient de payer sa caution en hypothéquant le terrain familial, elle décide de partir à sa recherche. Malheureusement dans le patelin, personne ne l’a vu, les visages cariés se ferment même quand elle prononce son nom. En déterrant la vérité, Ree va s’exposer à de graves ennuis et comme la Laura de Twin Peaks payer son effronterie.

A mi-chemin entre un roman d’Erskine Caldwell et le Délivrance de John BoormanWinter’s Bone sent la misère rance et le désespoir d’une Amérique repliée sur elle-même. Celle-là même qui fait peur quand on la croise et qui nourrit l’imaginaire de l’inceste et de la zoophilie, cow-boys et bûcherons patibulaires au volant de leurs trucks, fusil à pompe sous le siège passager, habitant de vieilles fermes délabrées sur lesquelles s’ébrouent des chiens faméliques. A l’arrière des granges, des salles de torture, des caves suintantes où les femmes encore plus féroces que leurs maris alcooliques amochent les visages purs qui fouillent dans leurs ordures. Il y a dans Winter’s Bone, non pas une surenchère du grotesque, mais une infaillible quête de la vérité qui s’étoufferait dans la boue plutôt que de renoncer et ce chemin de croix est incarné à merveille par Jennifer Lawrence, elle offre à son personnage sa seule issue, la force du désespoir, infaillible tige au vent qui accepte son sort comme elle s'enrôlerait à l'armée. Tous ses choix, aussi incohérents soient-ils ne sont motivés que par cela, la survie. Il faut la voir cracher au pied d’un homme et la scène suivante traiter sa petite famille avec une tendresse infinie avant d’effriter à peine sa belle carapace devant le visage inanimé de sa mère auprès de qui elle implore de l’aide, juste une fois maman. Et avec quelle puissance encore, elle extraie de l’opacité du lac, les mains de la délivrance pendant que ses larmes sont noyées sous le brouhaha d’une scie électrique.

Dans la galerie prodigieuse des gueules cassées qui égrènent ce film épreuve, on isolera avec joie le nouveau Denis Hooper en la personne de John Hawkes, dont l’interprétation tantôt terrifiante, tantôt protectrice sera aussi affûtée que le canon d’un flingue. Incroyable scène de face à face dans une nuit noire à travers le rétroviseur d'une voiture. Le film est d’ailleurs magistralement mis en scène par Debra Garnik, qui ne signe là que son deuxième long métrage. Dans chaque séquence en dépit de la tension permanente la caméra s’évade et capte des détails d’une beauté signifiante, elle rappelle les envolées lyriques de Terrence Malick: de l’huile, des carcasses de bagnole, des statuettes d’enfants perdus dans des décharges, les visages des chiens ou un petit film en noir et blanc sur des écureuils fuyant la déforestation. Il n’y a pas de temps mort dans cette épopée, la simple justesse d’une œuvre qui n’en dit pas trop, n’en fait pas trop et ne verse jamais dans le sentimentalisme alors qu’il lui tendait les bras. Winter’s Bone est un film d’une beauté brute

Durée : 1h40

Date de sortie FR : 02-03-2011
Date de sortie BE : 19-01-2011
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 26 Juin 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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