Critique de film
Zero Dark Thirty

Zero Dark Thirty est une reconstitution dramatique de la traque de Ben Laden jusqu'à son assassinat par les forces spéciales dans sa maison de Abbottabad, au Pakistan, le 2 mai 2011. Factuel, professionnel, ultra-professionnel même, le film impressionne plus qu'il ne suscite la moindre émotion. La faute à un mélange des genres entre souci pointilleux de vérité historique et usage de grosses ficelles cinématographiques. Certes, le cinéma est manipulation, mais à condition que le public en soit informé et l'accepte. Zero Dark Thirty est, dans ce sens, au mieux maladroit, au pire malhonnête.

On le lit à longueur d'articles de presse, Kathryn Bigelow et le scénariste Mark Boal travaillent sur le sujet depuis plusieurs années. Bien avant son assassinat, Ben Laden était au centre du futur projet des deux prodiges, enfants-chéris de Hollywood depuis Démineurs, fresque artificielle et parkinsonienne, oscarisée à six reprises en 2010. Avec l'appui et le soutien de CIA, qui veille à ce que son image reste lisse dans la production mainstream, Boal mitonne un scénario aux petits oignons qui, retour d'ascenseur oblige, nous dépeint une administration américaine froide mais humaine, sérieuse mais va-t-en-guerre, avant tout convaincue de son bon droit et de sa supériorité impérialiste. Le travail de reconstitution est, nous dit-on, exceptionnel. On ne demande qu'à la croire, tant les détails fourmillent sur l'écran durant les 150 minutes du métrage, au point que le spectateur se verrait bien, après le générique, dans la peau d'un agent américain, capable de débusquer le moindre taliban dans les sommets ensablés et poussiéreux d'Afghanistan. Là où Boal se la joue petit coquin, c'est qu'il dramatise excessivement plusieurs points du scénario. L'héroïne, Maya, est interprétée par la superbe Jessica Chastain. Elle quitte sa fragilité diaphane des Tree of Life ou de Take Shelter pour endosser un tailleur gris foncé, uniforme officiel des agents de la CIA (ou, pour les amateurs de séries, du FBI, de la police de Los Angeles ou d'un quelconque unité de recherche sérieuse). Ses expressions faciales hésitent entre tristesse et volontarisme. Un léger sourire s'esquisse ça et là, sans plus... Pas le temps de rire, en effet, l'avenir du monde est sur ses épaules. Erin Brokovich de la lutte anti-terroriste, elle passe une grande partie de son temps à convaincre des ronds-de-cuir qu'elle a raison, et que, ce n'est pas parce qu'elle n'a pas de couilles qu'elle n'en a pas... Dramatisation évidente puisque, en réalité, la Maya de la vraie vie ne semble pas avoir eu une telle importance dans la découverte de Ben Laden.

Le personnage de Maya est donc le fil rouge du film. Présente dans quasiment toutes les scènes, elle assure une identification facile au spectateur. Les premières scènes, habiles en terme de réalisation, nous plongent au coeur des techniques d'interrogatoire des méchants djihadistes. Torture... le mot est lâché... Les débats sont acharnés depuis la sortie du film. Bigelow ne peut s'en prendre qu'à elle-même. Dans son souci de rencontrer le plus vaste public, tout en respectant la réalité des faits, elle dramatise à l'extrême ces scènes, humanisant le bourreau (assez correct Jason Clarke) et la victime (le Français Reda Kateb, surjouant la souffrance). Et tout cela, sous le regard de Maya (et de nous-mêmes), mal à l'aise (Jessica Chastain croise les bras et chipote ses vêtements quand elle est mal à l'aise, moi aussi...). Que la torture existe autant dans la réalité qu'au cinéma, on le sait bien. Mais qu'elle serve un propos censé respecter scrupuleusement la réalité historique, il y a un malaise évident... Loin de faire une apologie de la torture, mais usant et abusant des codes de la violence graphique, Bigelow s'emmêle les pinceaux quant au but de cette longue introduction sanguinaire. 

Si les premières minutes nous font espérer (sans trop y croire) une actioner décomplexé (un petit goût de Expendables 2), la suite est un enchaînement de clichés pompés sur les thrillers de seconde zone. Au hasard, des fonctionnaires fédéraux, chemise blanche et cravate sombre, se prennent la tête dans les mains et hurlent « fuck ». On découvre sans s'en étonner que les agents de la CIA passent de longues soirées autour de tables de travail désordonnées, se nourrissant de plats préparés, avec aux murs des portraits de terroristes, des tas d'ordinateurs, de graphiques incompréhensibles, de cartes du monde, des lignes vert fluo sur les écrans et si possible des techniciens tapant sur leur clavier à la vitesse de la lumière. On a droit au conseiller spécial du président, froid et calculateur, qui demande des « preuves ». On suit le grand chef de la CIA, accompagné d'une horde de lèche-cul, qui n'a que trois minutes à accorder à ses sous-fifres. On se passionne mollement pour les conflits éternels entre les connaisseurs de terrain (trop sympas, avec plein de cheveux) et les fonctionnaires déconnectés de la vraie vie (bouh les méchants, souvent chauves)... Dans ce magma de poncifs réduisant les personnages à des figurines à peine esquissées, on s'arrêtera sur les gugusses (les Canaries) chargés de l'élimination de Ben Laden... Eh bien, vous l'aurez deviné, ils parlent comme des charretiers, adorent la bière et l'amitié, jouent au football américain, ont des biceps plus gros que mes cuisses, entretiennent avec conviction leur barbe de trois jours et sont beaux comme des camions.

Le déferlement de poncifs est intéressant quand une distance s'installe. Point d'humour ici et surtout absence totale de souffle dramatique ou émouvant. La caméra et le montage restent désespérément fonctionnels. A mille lieux de Munich (un sommet !) ou de Zodiac dans un autre genre, les scènes s'enchaînent dans une sorte de didactisme superficiel et oppressant, dont surgissent parfois l'une ou l'autre explosion, avec, si possible, mort d'un second rôle à qui on se sera attaché durant les cinq minutes précédentes. On se pince devant une mise en scène glaciale, par ailleurs techniquement irréprochable, de la part de celle qui nous pondit il y a trente ans l'onirique et désespéré Aux frontières de l'aube.

Des 2h30 deux bobines, on retiendra les scènes d'ouverture (Reservoir Dogs) et de clôture (The Raid, en moins bien). Entre les deux, ce sont de longs tunnels de discussion ennuyante, de mines défaites et de plans d'action complexes qui intéresseront... ou pas. Incapables de choisir leur camp (reconstitution historique ou thriller efficace), Bigelow et Boal induisent le doute chez le spectateur. Sujet sensible et dérangeant, la traque de Ben Laden aurait mérité un positionnement plus clair et un traitement plus honnête et nuancé. Preuve supplémentaire du pouvoir du cinéma qui façonne ici le mythe de la mort du chef d'Al-Qaida, résultat de l’intransigeance d'une seule personne. « Quand on veut, on peut » nous martèle le cinéma de Kathryn Bigelow. Il y a des baffes qui se perdent...

 

 
Durée : 02h37

Date de sortie FR : 23-01-2013
Date de sortie BE : 30-01-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 23 Janvier 2013

AUTEUR
Daniel Rezzo
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