Critique de film
Zero Theorem

Le Pitch : Surdoué de l'informatique vivant reclus dans une chapelle abandonnée, Qohen Leths travaille sur un algorithme secret visant à décrypter le sens caché de l’univers. Dans l'attente d'un signe divin qui viendrait le libérer de sa tâche, Qohen va voir son quotidien s’effondrer par la visite d’une jeune femme mystérieuse et envoûtante.

Love story 2.0

Les années 2000 n'ont pas été tendres avec Terry Gilliam. Entre le naufrage de son projet maudit Don Quichotte, un film de commande torpillé par ses producteurs (Les Frères Grimm), ou le décès tragique de son comédien principal Heath Ledger en plein tournage de L'imaginarium du Docteur Parnassus, on pouvait croire que ces dix années de galère avaient eu raison de l'ex-Monty Python. Les premières minutes de Zero Theorem, entre bizarrerie orwellienne, dialogues interminables, grand angle et jeu désincarné de Christoph Waltz  laissent craindre que le réalisateur soit retombé dans les travers de son irritant et misanthrope Tideland mais il n'en n'est pourtant rien. Si le scénario du débutant Pat Rushin paraît taillé sur mesure pour laisser libre cours aux effets de style de son réalisateur, avec son univers Kafkaïen et ses emprunts au mythique Brazil, Terry Gilliam s'évertue à dynamiter nos attentes et à raconter une histoire plutôt qu'à capitaliser sur son aura de cinéaste culte. En véritable horloger méticuleux le réalisateur de L'armée des 12 singes a construit cette ouverture en forme de trompe l'œil. Dès l'apparition du personnage de prostituée au grand cœur incarné par Mélanie Thierry, véritable grain de sable au sein la machine, le film dévie de son programme moribond et cloisonné. Atout charme et glamour de la distribution, l'actrice française illumine le film de sa présence en jouant les ingénues avec un sens de la dérision imparable. Modèle de la femme enfant cher au cinéaste, elle incarne cette part d'innocence et de fantaisie qui est absente de la vie de Qohen Leth (un Christoph Waltz impérial et pince sans rire). Affublée d'une tenue d’infirmière prompte à transformer le public masculin en loup de Tex Avery, elle sait aussi se montrer plus fragile à mesure que se noue sa relation avec Leth. Derrière la parabole sur le rêve et l'aliénation dans une société où règne le chaos, Gilliam surprend à nouveau par sa capacité à nous émouvoir au-delà du décorum baroque de ses films.

Le sens de la vie

 Après L'imaginarium du Docteur Parnassus, le trublion britannique (1) continue d'interroger la place de l'imaginaire dans un monde où le rêve a des allures de carte postale et de publicité mensongère. Avec son sens du bricolage artisanal et un humour salvateur qui privilégie la fiction à tout didactisme scolaire, Gilliam entraîne l'ensemble de son casting dans une aventure colorée et festive en forme de voyage initiatique. En vieil anarchiste, le cinéaste prend un malin plaisir à dégommer les figures d’autorité qui jalonnent la quête de son chevalier des temps modernes. Du grand patron (Matt Damon méconnaissable) dont les tenues excentriques se fondent à même le décor au point de faire tapisserie, à la séance de psy piraté (excellente Tilda Swinton)  le film regorge d’invention et d’humour pour tourner en ridicule ce petit monde sclérosé où règne le renoncement et le cynisme. Film à multiples niveaux de lecture, qui se dérobe à l’analyse  Zero theorem cultive l'ambiguïté et surtout le plaisir de la fiction, celle qui reste et perdure dans nos esprits une fois que les lumières se rallument. Et comme le disait si bien Céline : « Il faut se dépêcher de s'en gaver de rêves pour traverser la vie qui vous attend dehors, sorti du cinéma, durer quelques jours de plus à travers cette atrocité des choses et des hommes. »

(1) Terry Gilliam a renoncé à sa nationalité américaine en 2006.

Durée : 01h39

Date de sortie FR : 25-06-2014
Date de sortie BE : 12-04-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 09 Mai 2014

AUTEUR
Manuel Haas
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Biberonnée au cinéma populaire, ma cinéphilie ne connaît pas de frontières et se ...
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