Critique de serie
Mad Men

En l’espace de six saisons et par quatre fois récompensée d’un Emmy Award dans la catégorie de meilleure série dramatique, Mad Men s’est imposée comme l’une des meilleures productions dramatiques de ces dernières années. Enivrée par la fumée et le whisky, Mad Men est telle une petite souris qui nous fait voir de l’intérieur l’ébullition de l’univers publicitaire alors en plein essor. Mais surtout, la série tient avec équilibre sur une corde bien fine, dangereuse, et pourtant solidement tendue entre attachement aux personnages et distance objective vis-à-vis de leurs abus.

Mais tout d’abord, osons un rapide crochet par la chaîne qui s’est lancée il y a 8 ans dans l’aventure. La série de Matthew Weimer est caractéristique du revirement effectué par AMC, aujourd’hui reconsidérée pour la qualité des séries et productions dans lesquelles elle s’investit, en accord avec son leitmotiv : « Something more » ! Depuis Mad Men, la chaîne est reconnue pour sa ligne éditoriale qui a su ajuster sa recette entre produit mainstream et cold audience, et porte désormais des séries comme Breaking Bad, The Walking Dead et récemment The Killing.

Don Draper = Roland Barthes

En prenant pour décors l’agence de pub Sterling Cooper Advertising, Mad Men capture à 200% l’essence du monde divertissant, attractif et limite addictif de la publicité dans l’Amérique des années 60. Mais la série se distingue par sa capacité à utiliser ses personnages comme révélateurs des ficelles de la manipulation publicitaire et médiatique. Les premières saisons sont bien plus instructives qu’un séminaire d’introduction à la communication pour percevoir comment les publicités s’approprient les images, codes et signifiés ancrés dans nos références culturelles et l’imaginaire collectif. La série creuse cette variable et Don Draper, véritable Roland Barthes américain, joue de cette mécanique à merveille. Il n’analyse peut être pas les pâtes panzanie mais excelle notamment dans l’univers du tabac et fait de Lucky Strike son cheval de bataille. Et nous voilà embarqués dans cette époque pourtant pas si lointaine, surtout intrigante, où fumer était symbole de virilité, de plaisir « it’s toasted », et où les agences de publicité se lançaient un combat sans merci dans la quête de l’originalité, à la recherche du meilleur des slogans : « be happy go lucky ».

Hégémonie des sex-symbols

A l’image du générique, simple et minimaliste, les six saisons nous entraînent à tour de rôle dans la chute vertigineuse des mad men. Le rythme s’étire, se ralentit. Il laisse place au développement pointilleux des histoires et de l’intrigue, permet au temps de s’écouler pour que chaque séquence gagne en virtuosité. Et l’emprise est totale lorsqu’on parvient à se perdre dans l’incarnation de personnages travaillés dans les moindres détails, humanisés malgré les stéréotypes qu’ils incarnent. Don Draper (Jon Hamm) en est le maître et représente avec perfection le mal être de l’anti héros effroyablement attirant, séduisant, résolument électrisant. Mythe américain à lui seul, il est le symbole même du self made man tourmenté et éternellement insatisfait, en proie à quelque chose de toujours nouveau, de toujours meilleur. Aux antipodes de nos moeurs actuelles, il nous hypnotise pourtant à grimper cette échelle a priori sans limite dans un Babylone qui ne s’effondre au fond jamais. Cette ivresse, on en prend d’autres shoots avec des personnages comme la sulfureuse secrétaire Joan (interprétée par Christiana Hendricks). On ne peut qu’admirer la restauration du sex symbole de la femme pulpeuse. Joan sublime les formes de la femme et est de loin bien plus érotique et sexuelle que la référence classique d’une beauté longiligne.

Le décor est un personnage 

Outre la révélation de personnages magnétiques, Mad Men est le fruit d’un scénario bien ficelé, sublimé par une mise en scène sans fautes de goût. Big Bang du design, les décors sont recherchés, précis et le style vintage des années 60 nous explose à la vue. Le réalisme des tenues, des intérieurs ou encore des ambiances pointe un travail méticuleux. Et au cœur de cette esthétique, la narration est relativement complexe, les relations entre personnages beaucoup plus délicates qu’il n’y paraît. La tension est toujours palpable et d’autant plus présente que la série évolue dans des environnements confinés. Office, chambre d’hôtel, ou domicile, c’est dans le huis clos de ces intérieurs qu’évoluent toutes les histoires, teintés souvent d’une touche sombre et mélancolique. L’influence de Douglas Sirk n’est jamais bien loin. Malgré l’interconnexion de tous les personnages, lorsque pris individuellement, tous se sentent seuls et tourmentés. Cette perdition n’est jamais aussi forte que dans la saison 5, où chaque épisode introduit Don Draper dans la pénombre de son petit appartement, exorcisant ses démons par l’écriture.

Le passé non fantasmé

Outre toutes ses qualités esthétiques et cinématographiques, Mad Men réussit à contourner les pièges de la fabrique nostalgique du passé. Relativement craintifs sur le futur, et conditionnés dans un contexte socio-économique actuel relativement sombre et pessimiste, la tendance de ces dernières années est aux séries nous remémorant un fameux-faux « good old time ». Mais n’a t-on pas tendance à idéaliser le temps passé, à s’enfermer dans une approche rétrospective bien trop biaisée par nos déceptions et doutes actuels ? En cela la série mérite des applaudissements, car même si transportés dans l’ambiance des années folles, on ne tombe jamais dans l’usine à nostalgie. Au contraire, elle utilise le passé comme projecteur sur les méandres de l’hégémonie masculine et des dérives sexistes, racistes et homophobiques de l’époque. On se tient prêt pour la septième et dernière saison diffusée à partir de ce dimanche aux Etats Unis ; décidément ces hommes n’ont pas fini de nous rendre fou ! 

Durée : 0h42

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 14 Avril 2014

AUTEUR
Claire Demoulin
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