Critique de serie
Masters of Sex

Petit nouveau chez Showtime et adaptation du livre de Thomas Maier, Masters of Sex est certainement l’une des meilleures séries de l’année. Force est de constater que le sexe se décrit sous à peu près tous les angles à l’écran. Mais est-ce si souvent qu’une fiction y puise la source même de son histoire ? Deux scientifiques ouvrent les voies de la recherche et nous montrent en quoi les relations amoureuses et la reproduction sont à ce point porteuses des confusions et perturbations qui régissent notre quotidien. Et puisque la série parvient à filmer l’intimité sans la moindre faute de goût, on applaudit.

1) Une histoire vraie : William Masters et Virginia Jonhson

Masters of Sex lève le voile sur l’histoire bien trop méconnue du docteur William Masters (Michael Sheen) et de son assistante Virginia Johnson (Lizzy Caplan), les premiers scientifiques a avoir analysé les fondements et le fonctionnement des rapports sexuels. Pari osé en plein milieu des années 1950 que de soutenir une thèse selon laquelle l’amour et le sexe pourraient fonctionner de manière absolument distincte et autonome. Pari encore plus fou que de mettre en place une étude sur les comportements sexuels et de parvenir à convaincre leurs pairs de la portée résolument scientifique de ce projet. Et pourtant ce duo marche à merveille. En construisant les deux personnages de manière antithétique, la série gagne en vivacité sans pour autant devenir opaque et nous perdre dans un entremêlement de situations confuses. L’évolution est simple : à mesure que la série avance, on cerne de mieux en mieux Virginia. Elle s’ouvre et assume dès le départ non seulement son passé, mais également ses convictions. A l’inverse, William Masters évolue dans une brume mystérieuse qui gagne régulièrement en complexité.

2) La science et Descartes au cœur de la série  

La série est tout ce qu’il y a de plus cartésienne. Théorie du doute comme seule religion, William et Virginia ne se satisfont d’aucunes idées reçues et appliqueront avec la même rigueur ce doute hyperbolique sur à peu près tous comportements sexuels qu’ils observent. Les questions fusent et chaque réponse sexuelle est l’occasion de creuser aux fondements du Pourquoi et du Comment. La série filme de manière très méthodique les expérimentations depuis les études individuelles aux études en couple. Le montage des scènes justifie le caractère scientifique de l’étude en alternant toujours les plans des anonymes volontaires, et les résultats enregistrés sur les machines. Même lorsque Virginia et William se prêtent à l’étude, leur premier essai est si méthodiquement orchestré, qu’il en est résolument drôle.

3) L’étude des comportements humains

Mais la sexualité sert surtout de prétexte pour traiter des relations humaines. Et la gamme de couleur est large : depuis le père de famille homosexuel, la femme qui n’a jamais eu d’orgasme, les puritains, les femmes et les maris trompeurs, l’idéalisation des jeunes filles en fleurs, les divorcées, les prostituées bisexuelles, etc. Dans cette fourmilière des possibles, la magie opère… Rien n’est abordé par le cliché, mais étonne à chaque fois d’une justesse déconcertante.  

4) Plongeon au cœur de la société américaine des années 50

On nage en plein puritanisme. L’étude fait scandale, les femmes afro-américaines sont dans des ailes réservées dans les hôpitaux, l’avortement est évoqué et expédié en trois secondes dans l’épisode 9. Un e femme s’étonne de ne pas tomber enceinte alors que son couple suit à la lettre les enseignements bibliques. Mais c’est le sort de la communauté homosexuelle qui est le plus durement mis en scène dans la série. Barton (Beau Bridges) incarne l’homme faillible, voire l’homme malade que seul un traitement à base d’électrochocs posés sur ses testicules pourrait guérir. Les méandres des diktats sociétaux, cette fermeture d’esprit se retrouvent naturellement à l’écran par la quasi omniprésence d’espaces intérieurs confinés, clos, restreints, souvent sombres.

5) Mad women, quid de la visée féministe ?

Il est assez aisé de dresser un parallèle avec la série Mad Men, tant au regard des éléments spatiaux temporels, que dans le développement des personnages. La série porte notamment Peggy Olson (Elisabeth Moss) comme modèle de la femme en avance sur son temps, forte d’un appétit insatiable de pénétrer un monde où les hommes détiennent toutes les cordes. Masters of Sex, c’est aussi l’histoire de femmes éveillées, attentives aux inégalités, en décalage avec les mœurs de leur temps, et qui aussi braves Cervantes qu’elles puissent être, se battent souvent contre des moulins à vent. Jane, Lillian, et bien sûr Virginia ne répondent pas aux codes traditionnels, elles lisent le Deuxième sexe, s’intéressent à Freud, ne font pas passer l’éducation de leurs enfants au premier plan, pire encore, couchent dès le premier soir, et affront ultime, avec des inconnus.

6) Des scénarii impeccables

On ne peut définitivement pas parler de la série sans faire des courbettes aux différents scénaristes, qui ont su développer brillamment chaque épisode et les relier entre eux avec finesse.

On suit la recherche scientifique sans ne jamais en perdre le fil, une attention maintenue grâce à l’utilisation intelligente des ellipses, dont le recours est resté occasionnel mais nécessaire. Car en effet, Masters of Sex ce n’est pas un scénario qui revient sur le passé. Non, c’est un scenario tourné au conditionnel : à quelles thèses scientifiques les récentes données pourraient-elles amener ? Sous quelle forme leur relation pourrait-elle s’orienter ? Et la première saison est très bien structurée, à savoir encadrée par un premier et dernier épisode qui se font échos, d’ailleurs tout deux écrits par Michelle Ashford. Quand le premier nous présente l’étude, le dernier en est la révélation auprès des hauts noms de la profession. La relation initiale Virginia/Ethan certes plus évoluée, semble pour autant toute aussi déséquilibrée qu’au premier épisode. D’autres codes sont inversés : quand Virginia se présentait à William pour un emploi, c’est désormais lui qui se présente à elle en fin de saison…

7) Un jeu d’acteur sans faille

L’une des grandes forces de Masters of Sex réside dans la qualité de jeu de ses acteurs. On reste suspendu aux lèvres de Lizzi Caplan depuis l’épisode pilote jusqu’au final. Elle incarne avec brio, retenue et élégance la femme en avance sur son temps. Chaque mot est pesé, pensé, subtil. Elle rayonne de talent dans l’épisode 10 lorsque pour la première fois elle reprend la place du Master en démissionnant. Sa tirade est d’une froideur glaciale, d’un dédain envers lui sans pareil, d’une retenue voulue de marbre mais qui cache à peine sa déception et son dégout. Et c’est beau. On ne voit plus le jeu, l’interprétation, l’incarnation est telle qu’on en oublie la fiction. Michael Sheen donne lui aussi ses lettres de noblesses à William Masters. Producteur également de la série, il relève le défi de proposer un personnage tout en paradoxe et en complexité. Son personnage est toujours dans le self-control, hautain, sûr de lui, manipulateur, on le voit prêt à tout pour réussir et combler sa soif de réussite. Mais Michael Sheen est passionné, curieux, charismatique. Au fil des épisodes, les fantômes du passé réapparaissent, formule très justement reprise par sa mère. Il est d’autant plus fascinant que pour un homme entouré de femmes, il est d’une incroyable maladresse envers ses secrétaires, envers ses sentiments pour Virginia, envers sa femme.

8) Décalé oui, drôle oui, jamais salace

Si Masters of Sex plaît tant, c’est que le dosage est réussi: subtil mélange de situations osées et causasses mais toujours finement amenées. Le générique en est peut être le meilleur résumé. Le studio graphique Elastic propose après Game of Thrones et The Americains des images tout en insinuations et en allusions. C’est quand la fusion entre raffinement puritain et situations causasses s’effectue que la série excelle et convoque le rire comme antidote aux grilles de lectures traditionnelles de l’époque. C’est le cas par exemple d’Ethan (Nicholas D’Agosto), jeune gynécologue qui dépucèle sans le savoir la fille du doyen de l’hôpital :

« - Don’t guy like to be a girl’s first ?

 – You’re crazy, it’s too much responsibility, (..) they are basically glued to you for the rest of your natural life. It is like the signs you see in gift shops, you break it, you buy it ».

Avec ce goût, on retrouverait presque à l’écran le géni d’un Truman Capote dans l’aptitude à dépeindre une femme des années 50 à mille lieux des bonnes mœurs, et à faire d’elle un bijoux de classe et d’élégance, à l’image de sa célèbre Holli Golightly dans Breakfast at Tiffany’s.

9) Une série addictive  

On ne va pas se mentir, il faut réussir à accrocher les premiers épisodes avant de ne plus pouvoir lâcher la série. Elle est d’ailleurs rythmée par des épisodes paliers, que sont le 5, le 7, le 9, le 11 et le 12. Ces épisodes références rajoutent un niveau d’intrigue et des degrés de complexité dans les relations entre les personnages, même si le dernier épisode conclut, mais pas complètement, avec plus de sobriété et de retenue les amorces des premières heures. La moitié de la saison s’est déjà écoulée quand William et Virginia deviennent enfin sujets de leurs recherches. Or, cette éventualité est abordée dès le premier épisode, une manière de nous garder attentif, et de maintenir une tension ambiante et palpable.

10) Quelle modernité ?

Toute grande œuvre a cette faculté de dépasser son temps, que ce soit celui de sa création ou le temps de son récit. A plusieurs égards, Masters of Sex, bien installé dans ses fifties, est pourtant fort empreint d’actualité. Moderne, la série porte en exergue des femmes qui par leur confiance en elles, intriguent er effrayent les hommes qu’elles entourent. Or, qu’en est-il aujourd’hui de la réception d’un tel comportement ? Qu’en est-il des femmes confiantes, qui savent ce qu’elles veulent, et surtout ce qu’elles aiment ? Ne tirons pas vers le raccourci un peu court ou vers des généralités trop grossières. Cette femme est aujourd’hui relativement acceptée, épanouie et en phase avec la société. Relativement. Mais si tant est que son chemin croise celui d’un homme plus fragile, moins abouti dans l’acceptation de sa condition et de sa sexualité, cette même femme ne devient-elle pas désormais le catalyseur des différentes angoisses ? Aujourd’hui encore, peut-on être assuré qu’une Virginia Jonhson ne serait pas la cible des critiques? 

La saison comporte 12 épisodes de 42 min. Une deuxième saison est d'ores et déjà en préparation.

Réalisateur : Michelle Ashford

Acteurs : Michael Sheen, Lizzy Caplan

Durée : 0h42

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 16 Février 2014

AUTEUR
Claire Demoulin
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