Critique de serie
The Deuce

New York, début des années 70, à l’angle de la 42e avenue, dans le quartier « The Deuce » où toute la fange new-yorkaise vient s’adonner aux plaisirs de la nuit. Les putes, des provinciales en quête d’idéal citadin, côtoient les toxicos sur des trottoirs crasseux où d’épaisses fumées rances s’exhalent des bouches d’égout. Non loin d’elles, agrippés comme des sangsues, leurs macs lissent leurs brushings et époussètent leurs costards criards aux tables des cafés qu’ils partagent avec des flics ripoux. Au-dessus de ce marché bestial, les mafieux italiens investissent dans une niche qui va devenir une poule aux œufs d’or. 1972, sortie de Gorge profonde, révolution industrielle, le film et le secteur défient les lois américaines sur l’obscénité. Le porno va envahir le monde. Et il est né là, entre deux pipes et une overdose.

La loi de la nuit

C’est cette révolution industrielle et culturelle que nous narre David Simon, l’auteur de The Wire, Treme ou Show Me a Hero. Nous ne sommes pas loin des écrits d’Iceberg Slim ou du truculent American Pimp des frères Hughes, la violence graphique et verbale en moins. David Simon préfère le hors-champ au gros plan. C’est toute la force et le génie d’une série sur la naissance du porno. Traiter d’un sujet brûlant et scabreux sans verser dans ses travers. Épaulé par le romancier George Pelecanos, David Simon frappe à nouveau juste, alliant toute la puissance narrative et romanesque de la fiction à un travail de fond extrêmement documenté, qui décortique le vernis sociologique d’un milieu, d’une époque, mais qui repose aussi sur une capacité à créer une galerie de personnages inoubliables et attachants. Dépeints avec intelligence et finesse, les héros anonymes de The Deuce sont les rouages de la grande machine sociale qui tourne avec eux et les dépasse.

Une étoile est née

La série parvient à éviter tous les écueils du genre, elle décrit le milieu sans œillères et sans complaisance avec une mise en scène élégante et un travail de reconstitution magistral, qui flattera l’œil des cinéphiles biberonnés au Taxi Driver de Scorsese et au cinéma des seventies. Aidé par un casting impérial avec en tête de proue Maggie Gyllenhaal qui tient là le rôle de sa vie, The Deuce prouve une fois de plus que la série télévisée est désormais synonyme de refuge idéal et de terrain d’expérimentation pour un travail de fond auquel un acteur doit se confronter une fois dans sa carrière. Ici Maggie c’est Candy, une pute affranchie qui s’extraie de sa condition en devenant directrice artistique de l’industrie porno. Pas une nuance ratée sur plus de huit heures de pellicule. Développer un personnage d’une telle intensité est un chef-d’œuvre de composition et d’écriture, et The Deuce s’emploie à sublimer chaque rôle féminin.

Mais il ne faudrait pas réduire la série à Maggie Gyllenhaal ou James Franco qui joue deux frères jumeaux et n’avait plus été aussi bon depuis plus de dix ans (malgré une certaine propension au cabotinage dans l’interprétation du jumeau scandaleux). Entre habitués et petits nouveaux, The Deuce accompagne tous ses personnages, évolue avec eux, sans jamais les abandonner en chemin. De Lawrence Gilliard Jr (inoubliable D’Angelo Barksdale de The Wire) à Simon Bauer ou Method Man, David Simon joue avec nos souvenirs et nos attentes pour composer une nouvelle partition, à mi-chemin entre The Wire et ses autres productions, mais qui possède sa propre musique unique et singulière.

De nouveaux lendemains

À la croisée des chemins, The Deuce est le récit des pionniers de l’industrie du porno, où prostituées, proxénètes, drogués, parieurs et autres malfrats vont voir leurs vies basculer. Sans fard et angélisme, Simon et Pelecanos montrent comment le porno est né sous l’impulsion de la pègre, pourquoi les premières actrices étaient des prostituées et comment cette industrie a pris son envol. Le porno a surfé sur une vague voyeuriste, sur une tendance de sédentarisation humaine où l’on s’implique de moins en moins tout en jouissant toujours d’une forme de domination, à distance. La série dira peut-être au cours de ses deux prochaines saisons si la prostitution a baissé avec la naissance de la pornographie ou si les deux ne sont que les deux versants d’une même expression. Sans aucun doute, la suite sera passionnante ; en l’état, The Deuce s’affirme comme une des meilleures séries de l’année.

Cyrille Falisse et Manuel Haas

Réalisateur : David Simon

Acteurs : (Indisponible)

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : 30-09-2017
Date de sortie BE : 01-10-2017
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Critique mise en ligne le 22 Novembre 2017

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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