Critique de serie
The Spoils of Babylon

Will Ferrel n’a pas en France la popularité qui est la sienne outre-Atlantique. Paramount nous a appris récemment que la suite d’Anchorman son film le plus emblématique, sous-titrée ici Légendes Vivantes sortirait directement en DVD, alors que le film est un gros succès aux Etats-Unis (127M$ de recettes pour un budget de 50M$), c’est dire si on croit peu à son potentiel commercial. Il faut être honnête il n’a jamais brillé au box-office national. Son plus grand succès en tant que rôle principal (à côté de Mark Whalberg) est Very Bad Cops (The other guys) avec 542 527 entrées, ce qui est très honorable. Cependant la Paramount veut sans doute éviter le fiasco Moi, Député et ses maigrichonnes 86 000 entrées. Will Ferrel fait partie de la génération Judd Apatow (même s’il n’appartient pas à la « troupe » Apatow) et représente bien cette incompréhension du public français pour la nouvelle comédie américaine.  Les films chez nous ne marchent pas et leur distribution est de plus en plus chaotique. Pour preuve le récent This is the End. Gros carton aux USA (100M$ de recettes) et sorti en catimini en France pour forcément un résultat médiocre (58 000 entrées). Ca ne risque donc pas de s’arranger, les films sont mal distribués, le public n’a pas la chance de les découvrir donc finit par les bouder et se rassasier des Profs ou autres Supercondriaque. C’est le triste cercle vicieux qui condamne les spectateurs les moins curieux à la culture dominante et à la facilité de ce qui leur est offert. Alors que de toute évidence la vitalité et le renouveau de la comédie contemporaine sont bien évidemment à chercher aux Etats-Unis, le cinéma français n’étant dans sa majorité uniquement capable de reproduire des formules avec des comiques médiocres de la télévision.

Mais on s’égard. Will Ferrel a joué dans un film, Casa de mi Padre en 2012. Premier long métrage de Matt Piedmont, il emmenait l’ami Will dans une guerre entre cartels mexicains sur le mode de la parodie du film de mafia sud-américain. Gros échec en salles (à peine plus de 5M$ de recettes) le film n’a bien sûr jamais connu les salles françaises. Il est sorti malgré tout en DVD (édité par TF1 Vidéo) fin 2013. Toujours est-il que malgré cet échec Matt Piedmont et Will Ferrel ont décidé de repartir sur un projet de mini-série, intitulé The Spoils of Babylon (accompagnés d’Andrew Steele, scénariste de The Saturday Night Live). Produit par Ferrel himself pour la petite chaîne du câble IFC, la mini-série se décline en 6 épisodes de 30 minutes. A l’annonce de la série la plus grande surprise a sans doute été les noms prestigieux au casting. De Tobey Maguire à Kristen Wiig, en passant par Jessica Alba, Tim Robbins, Val Kilmer, Michael Sheen, Carey Mulligan… Des acteurs de cinéma donc qui acceptaient de jouer dans une série c’est qu’elle devait en valoir la peine (la preuve avec le tout récent True Detective).

Chaque épisode est ouvert et conclu par Will Ferrel dans le rôle d’Eric Jonrosh, l’auteur présupposé de la grande saga romanesque The Spoils of Babylon qui nous présente le film qu’il a réalisé adapté de son œuvre avec force anecdotes et délires mégalomanes. Grimé en obèse alcoolique, libidineux et pathétique il est irrésistible. The Spoils of Babylon c’est la grande histoire de la famille Morehouse, magnat du pétrole et en particulier de l’histoire d’amour entre la fille, Cynthia (Kristen Wiig) et le fils adoptif, Devon (Tobey Maguire). Traversant plusieurs décennies (des années 60 aux années 80) on suit donc le parcours de l’idéaliste Devon qui veut trouver une alternative à l’essence et de l’intransigeante Cynthia, femme puissante et cruelle qui est prête à tout pour que Devon revienne dans ses bras.  

Se proposant de parodier les grandes sagas de la télévision américaine des années 70/80, The Spoils of Babylon propose une direction artistique assez sublime où l’on ressent un véritable fétichisme de l’objet parfait et du décor adéquat. La série est globalement très belle et fait plutôt penser par moment à l’ampleur d’un Gone with the wind à la facture télévisuelle de Des Oiseaux se cachent pour mourir (toute proportion gardée). C’est ce qui donne à la série cette couleur assez proche finalement des films OSS117 de Michel Hazanavicius où à la parodie du genre se conjugue un véritable amour fétichiste de l’esthétique qui lui appartient. C’est particulièrement prégnant ici. Mais le plus fort est sans doute l’évolution que propose la série. Car si les bases sont donc calquées sur les sagas TV ringardes américaines, la série évolue chronologiquement et la parodie/hommage suit le mouvement. Au fil des épisodes et des situations la série va adopter un style rappelant l’époque cinématographique (et plus largement culturelle) à laquelle se déroule la série. Par exemple lors du deuxième épisode, Devon part se battre au Vietnam. La séquence prend donc des airs du film de guerre de série B tourné en studio dans une forêt en plastique. Quand dans les années 70 Devon devient directeur d’un centre de recherche sous-marine, ce dernier ressemble à un sous-marin kitsch tout droit sorti des séries B de SF des années 70. Dans les années 70 Devon devient également accro à l’héroïne dans un passage psychédélique free jazz etc… On est finalement pas loin de l'esprit Grindhouse de Tarantino/Rodriguez. La grande qualité de la série est donc avant tout dans ces différents univers qu’elle propose et qui sont sans cesse en évolution.

Du côté de l’humour la série fait le choix d’œuvrer dans quelque chose d’assez déconcertant. Nous ne sommes pas dans un comique de situation ou visuel mais plutôt dans un comique frontalement absurde. Mais pas absurde à la recherche du gag immédiat comme ont pu le faire les ZAZ. Ici d’autres mécanismes sont à l’œuvre. Comme la répétition, la longueur du gag. Ainsi lors du premier épisode, Devon enfant est trouvé au bord de la route par le père Morehouse (incroyable Tim Robbins) qui décide de l’adopter. Au moment de lui choisir un prénom, il passe plus d’une minute à en énumérer une bonne cinquantaine avant d’en trouver un qui lui convient. Pareillement il offre à Devon une montre gousset dans laquelle est gravée une inscription. Il commence à la lire. Alors qu’il termine la première phrase, Devon tend la main pour prendre la montre. Mais le père Morehouse continue sa lecture comme si de rien n’était et déblatère un monologue interminable prétendument gravé dans les 3 cm² de la montre. Un comique qui se joue de la durée donc, qui fait durer le gag au-delà de la cohérence, au-delà du temps nécessaire. Ce n’est qu’au moment où le spectateur se dit « ça va j’ai compris l’idée » qu’ils en remettent un coup pour pousser le gag jusqu’à l’absurde total, jusqu’au malaise. Et si parfois ce jeu sur la durée est plutôt facile d’accès (un concours de claque sexy entre Jessica Alba et Kristen Wiig) il est parfois assez obscur, pas immédiatement drôle (ou même pas drôle du tout) comme cette scène de la montre gousset où l’enjeu du gag va être non pas le contenu du monologue (une ode à la viel) mais le « n’importe quoi » total du postulat. D’autres mécanismes sont à l’œuvre qu’on ne va pas s’amuser à lister ici pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte mais l’humour déployé par la série s’affranchit totalement des modèles dominants pour proposer une alternative moins évidente et moins immédiatement comique mais pourtant fondamentalement drôle.

La grande réussite de la série c’est d’avoir su mêler cet humour rafraîchissant tantôt étrange (ce moment absolument « autre » où Devon nous révèle sa nouvelle fiancée… qui est un mannequin en plastique), tantôt franchement hilarant (cette scène de sexe entre Devon et Cynthia où leurs différentes poses se transforment en couverture d’albums vinyles des années 70) à leur univers visuel parodique si particulier (décors miniature, carton-pâte etc…). Il y a par exemple tout un humour de montage dans la série qui fonctionne à merveille. Dans les faux-raccords ou dans des effets eux-mêmes parodiques (superposition, transitions etc…). De plus ce qui fait finalement le sel de la série c’est la confrontation entre un humour ultra contemporain (un humour d’avant-garde peut-on dire) et une forme qui s’échine à retrouver tout le sel du passé. Le mélange de ces deux tentations à priori antagonistes crée véritablement toute l’originalité du show qui sans cesse nous rappelle qu’il est unique et n’appartient qu’à lui-même, au risque de totalement perdre une partie de son public potentiel qui ne survivra pas aux tentatives d’humour qui ne cessent de dépasser du cadre.

Le casting est absolument parfait, c’est un plaisir immense de les voir là se faire visiblement plaisir dans une série qui ne ressemble à rien d’autre qu’à elle-même. Tim Robbins en père de famille  un peu redneck est immense, Kristen Wiig confirme son incroyable abattage comique. Tobey Maguire est une excellente surprise et les seconds rôles s’en donnent à cœur joie. On retrouve même Haley Joel Hosment qu’on avait perdu de vue depuis Sixième Sens. Devenu un adolescent un peu chubby au drôle de physique (corps d’ado mais visage d’enfant) il est hilarant.

En étant sincère on reconnaîtra que l’ensemble est un peu inégal, que certains épisodes sont mal rythmés et trop basés sur des « moments comiques » maladroitement reliés entre eux par un récit volontairement artificiel. Cependant même dans ses moments plus faibles, la série continue de proposer un spectacle de qualité à la croisée d’un humour très contemporain, étrange, absurde parfois un peu glauque (on pense à certains moments à des humoristes confidentiels US comme les génies Tim&Eric) a un univers léché, délicieusement fétichiste et construit avec un grand amour de ses aînés. Le résultat est d’une originalité folle et même si son succès restera confidentiel (sa diffusion aux Etats-Unis n’a semble-t-il pas bousculé les foules) et qu’une diffusion en France est hautement improbable, cela reste un grand plongeon dans l’inconnu et une mini-série totalement unique en son genre. 

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 28 Mars 2014

AUTEUR
Grégory Audermatte
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