Critique de serie
True Detective

 

Voilà ! La première saison de True Detective vient de s’achever après 8 épisodes qui ont agité la toile. Les points forts de la série de Nic Pizzolatto ont déjà été largement pointés sur les réseaux sociaux et dans les articles consacrés.

Premièrement, la qualité d’interprétation de haut vol avec un Matthew McConaughey à la scansion hachée hypnotique et un Woody Harrelson à la respiration nasale mélodique, dément duo de flics flanqué d’une opposition singulière, d'un côté le mystique lucide, de l'autre le normopathe aveugle, tous deux soigneusement meurtris par la vie. Toute la série est construite autour de leur relation. Les rôles secondaires sont anecdotiques à deux exceptions près, l’actrice Michelle Monaghan, pierre angulaire du duo, est parfaite de bout en bout, sa voix et son regard ne faillissent jamais. Et tenir la comparaison avec ces deux monstres n’était pas gagné d’avance. Enfin, une surprise plastique, Alexandra Daddario, habituée des nanars et personnage récurrent de Percy Jackson, fait monter subitement la température dans les premiers épisodes, véritable pomme du jardin d’Eden.

Deuxièmement, la mise en scène « cinématographique », loin de la grammaire classique de la série, tout en profondeur de champs, imprégnée des lumières basses de la Louisiane, repue de décors naturels déchirés et de chaleur moite, aussi mélancolique que le râle des morts de l’après Katrina. Cette réalisation racée on la doit à Cary Fukunaga, unique réalisateur des 8 épisodes, qui a su se mettre au service d’une intrigue et d’un découpage sur 3 périodes (1995-2002-2013) jonglant avec deux narrateurs (les deux flics racontent tour à tour leurs souvenirs), nouant le fil des digressions avec une aisance saisissante. Il nous sort même un plan séquence haletant de six minutes à la fin de l’épisode 4, maîtrisant autant le mouvement que la suspension. En deux plans dans le septième épisode, il rapproche aussi les périodes de retraite des personnages, ça dure deux fois 5 secondes, mais c'est magnifique. Une certaine manière de fixer son futur en quelque sorte.

Enfin, le scénario qui a séduit puisqu’il a tenu en haleine de bout en bout. Qui est ce fameux "Roi en jaune" ? La question aura résonné dans toutes les têtes car la nature policière de facture classique de la série porte en elle l’idée d’une résolution. Pizzalotto cherchera même à troubler l’esprit des spectateurs dans des épisodes d’interrogatoire semant le doute, les policiers mentent-ils, et si tout était faux ? C’est à mon avis le point faible de la série parce que ce n’est pas ce qui intéresse l'auteur. Bien plus qu’une série policière centrée autour du whodunit (qu’a parfaitement maîtrisé The Killing), True Detective est une aventure humaine et philosophique, une histoire d’hommes brisés, descendus dans les abîmes de la dépression, perdus au fond d’un tunnel d’où n’émerge qu’une seule conscience, celle provoquée par le trou noir du réel transfiguré. La résolution de l’intrigue tirée d’un chapeau de magicien par une inspiration hasardeuse n’est pas aboutie... mais c’est un détail de l’histoire sans doute. Ce qui fait le sel de True Detective c’est son mysticisme foudroyant porté par des dialogues et surtout des monologues d’une profondeur analytique rare, des dialogues qu’on entend encore résonner en soi longtemps après les avoir entendus pour la première fois parce qu'ils cherchent à comprendre notre essence.

Dans la plus grande tradition des romans policiers âpres et rêches qui délivrent plus sur l’homme que sur l’enquête, True Detective accomplit sa courbe sous une belle mélancolie. Le personnage de Cohle (McConaughey) qui porte le deuil sur son visage, noyant ses souvenirs dans l’alcool, mécaniquement et parce que ça s’impose à lui, protégé de la bêtise du monde par une lucidité et un recul sur lui-même hors du commun est le sage athée, celui qui est revenu du pays des morts, misanthrope mystique presque asexué. Sa transformation physique d’une période à l’autre, de plus en plus émacié, jusqu’à un des derniers plans le transformant en Christ stigmatisé, le rend presque irréel. A l’inverse Hart (Harrelson), le bon petit soldat, père de famille, bon flic rationnel aux idées cinglées d’œillères. Lui n’a aucun recul sur lui-même, il reproduit les mêmes erreurs, provoque sa propre perte et finit accoudé aux mêmes bars, perdu entre les seins fermes d’une allumeuse, la tête lourde de bière. Ces deux hommes comme rempart, digue brisée devant le flot de la misère, celle de la Louisiane abandonnée aux pervers impunis. Derrière la peine d’un homme, derrière l’arbre du sacrifice, la forêt des démons, le Carcosa, dédale de magie noire et sanctuaire des enfants innocents. L’horreur c’est celle de la solitude, de ces taudis abandonnés, ignorés de tous, où les hommes se chevauchent dans la consanguinité, nourris par l’indifférence. L'histoire est classique mais son traitement ne l'est pas.

La série s’achève baignée d’hallucinations, celles de Cohle le mystique revenu des flashbacks de la drogue, happé par la main tendue de l’obscurité où survit la présence de sa fille. Elle s’achève surtout comme elle avait commencé par la naissance d’une rencontre devenue amitié, nourrie par le temps et le ressenti, par la distance et la dette, par le manque de l’Autre, le seul capable de nous suivre aveuglement dans nos plus sombres cauchemars pour qu'à la fin advienne la lumière. On ne peut survivre seul.

Durée : 1h00

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Pitu
24 Mars 2014 à 14h32

Série fascinante! Grand jeu d'acteur, belle réalisation, la série comme le roman permet davantage de développer une ambiance et les relations des personnages (par rapport à un film qui simplifie souvent).
Dommage le final un peu trop à l'américaine avec un air de "déjà vu".
Mais comme le dit le passeur, c'est plus le voyage qui compte que la destination.
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Critique mise en ligne le 12 Mars 2014

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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