Dossier & ITW
Ali-Analyse de séquence

Avant propos

Grand maître du film noir américain (Thief, Manhunter, Heat, Collateral mais aussi l'excellente série Crime Story) Michael Mann réalise en 2001 un projet atypique, Ali biopic éponyme du célèbre boxeur Mohamed Ali. Passé la surprise de voir le réalisateur de Miami Vice s'éloigner de son terrain de jeu habituel et des néons de la nuit américaine, Ali se fond sans ambages au sein d'une filmographie riche de seulement 11 films de fiction en 35 ans. Un temps censé être réalisé par Spike Lee, le film prit réellement son envol avec l'arrivée de Michael Mann et de l'acteur Will Smith sur le projet.

Opening

La séquence qui ouvre le film est une des plus complexe que le cinéma nous ait offerte de récente mémoire et donne le ton d'un film qui s'éloigne ouvertement de la bio filmée comme le laissait envisager un tel sujet.
Cette séquence inaugurale intrigue autant qu'elle fascine, tout d'abord par sa durée extrêmement longue avoisinant les dix minutes, véritable profession de foi d'un film se réclamant comme fragmentaire, privilégiant la suggestion à l'illustration pédagogique souvent de mise au sein des biopics. Au-delà d'une reconstitution étonnante de réalisme, Michael Mann ne se contente pas de filmer linéairement la vie d'Ali en glorifiant le personnage mais choisit de montrer la complexité d'un homme devenu mythe. Loin de l'image médiatique du célèbre boxeur, c'est l'homme et ses contradictions qui intéresse le réalisateur.

En grand narrateur Mann est conscient des attentes de son public et utilise cette séquence d'introduction afin de rallier ce dernier à son projet de mise en scène.
Cette longue séquence est constituée autour d'une alternance entre entraînement d'Ali à la veille d'un combat qui le consacrera au titre de champion du monde, moments de sa vie passée et un night club où la soul de Sam Cooke bat son plein.Les paroles et la musique de Cooke bercent l'entièreté de la séquence et font le lien entre toutes ces temporalités et espaces. Le choix d'un tel accompagnement musical témoigne des liens très forts liant Ali à la communauté noire et sa culture. Sam Cooke, inventeur de la soul et ami très proche d'Ali (ce dernier le considérait comme "le plus grand chanteur de soul de tous les temps") symbolise le renouveau incarné par Ali au sein du monde de la boxe, de par son style, proche de la danse, par sa grâce et par sa verve légendaire ainsi que son succès manifeste auprès de la gente féminine.

L'envers du mythe

La bande son nous introduit au sein du film avant la première image du générique mais en contrepoint des attentes du public.
Une voix de maître de cérémonie plongé dans le noir du générique, nous invite à accueillir ''le jeune homme que tout le monde attend'' , il ne s'agit pas encore d'Ali mais de Sam Cooke. Lorsque que le noir du générique prend fin ce n'est cependant pas ce dernier que nous découvrons mais le jeune Cassius Clay arpentant seul les rues de Miami au petit matin. L'homme apparaît tout d'abord masqué, diminué au sein d'un cadre qu'il va peu à peu envahir pour prendre le contrôle du récit en rythme avec la musique. Sa course filmée, sans fard, en HD (technologie dont Mann est précurseur dans son utilisation) contraste avec les lueurs du club enfumé au sein duquel officie Sam Cooke.

La lumière des projecteurs sculpte et iconise le jeune chanteur là où le traitement violent de la vidéo nous présente l'envers du mythe, la solitude d'un personnage rappelé à l'ordre par le son inquisiteur d'une sirène de police venue déchirer le silence de la nuit. Cassius Clay est encore un inconnu au sein d'une Amérique blanche où les fantômes de la ségrégation sont encore bien présents et devra se battre pour tendre à les faire disparaître. Ce combat est avant tout un combat intérieur, celui d'un homme à la recherche de son identité et qui en l'affirmant fera trembler le monde. Les paroles de Cooke en tête ( don't fight it feel it ! ), Ali s'apprête à accomplir son ascension.

Des rues de Miami, nous passons à la salle d'entraînement, Ali y est seul face à ses peurs, ses doutes, la musique et les paroles de Sam Cooke s'apaisent pour laisser place au reflet d'Ali devant le miroir. Son adversaire est là, Sonny Liston,185 cm, 218 livres, champion du monde en titre, prêt à en découdre avec lui, à lui ''botter l'arrière train''.

Mais Ali ne se bat pas uniquement pour le titre, ses motivations sont plus complexes. Il est celui qui tout petit déjà s'interrogeait sur ce père noir peignant les icônes d'une religion de blancs. En lui sommeille toujours cet enfant ayant grandi dans une Amérique ségrégationniste, devant baisser les yeux devant les blancs dans le bus. Ce sont face à ces injustices, ces violences administrées à sa communauté qu'Ali s'est peu à peu construit, en écoutant les prêches de son ami Malcom X, faisant du ring une tribune.
A ses côtés se trouvent ses deux mentors à la fois physique et spirituel, Angelo Dundee et Drew Brown (''Bundini''). Sur ces deux hommes repose toute sa préparation, ils sont les hommes de l'ombre, oeuvrant à la création du mythe Ali et que Mann choisit de présenter à l'arrière plan. Ali est prêt à rejoindre la légende, il ne reste plus qu'à la mettre en images, la coucher sur pellicule, la musique peut reprendre ses droits.
Ali les cartes main avance vers son destin, il est prêt à rejoindre le monde, à faire enfin entendre sa voix légendaire: '' rumble young man rumble''. Le brouhaha du monde peut reprendre son cours, la légende s'écrit désormais au présent et le film peut commencer.

Soul music

Si le Ali intime que Mann nous dépeint en l’espace de quelques minutes est autant le fruit d’un agencement sonore que visuel, c’est cependant bien la bande son et plus particulièrement son accompagnement musical qui semble donner un rythme interne aux images. Cette bande musicale, composé de cinq morceaux de Sam Cooke, couvre l’entièreté de la séquence et surprend plus d’une fois par son adéquation totale avec les images, le chant des instruments, le rythme de la musique agissant en surimpression avec l'image (entrées/sorties de champ, mouvements des personnages, impacts…). La musique souligne chaque élément de la bande image, lui conférant ainsi une musicalité tendant à une immersion totale du spectateur dans les pensées de son personnage principal, volonté manifeste de tout le cinéma de Mann.
La musique interprété par Sam Cooke en ouverture et en clôture de la séquence (dans un tempo et un niveau sonore plus élevé) délimite l’univers intérieur d'Ali (le retour de la musique nous fait, en quelque sorte, sortir de l’univers mental d'Ali tandis que son entrée se fait à l’aide des dernières notes du premier morceau de Sam Cooke se superposant au premier plan en vue subjective d' Ali). Une fois l'univers mental d'Ali mis en place, Sam Cooke ne revient qu'au cours d'un seul plan, pour appuyer les doutes de ce dernier face à l'attitude de son père vis à vis des blancs qui l'emploient et marquer ainsi une nette séparation entre le père et le fils.

Cette rupture est soulignée de manière sonore lors du prêche de Malcom X, les paroles de ce dernier prenant le dessus sur la musique, témoignant ainsi de l'influence de Malcom X sur Ali (même si le découpage même de la scène et la distance que Mann installe entre les deux personnages tend déjà à montrer ce qui marquera leur séparation). Les sons de la corde à sauter et du ballon de boxe participent également dans leur utilisation et leur mixage de cette volonté totale d'immersion par la bande son. Ces deux éléments agissant comme des pulsations, des battements de coeur et servant à délimiter l'espace mental d'un Ali étrangement silencieux au vu de sa verve légendaire.
En véritable chef d'orchestre, maniant sa bande son tel un orfèvre Mann nous fait traverser le miroir et contempler le mythe dans toute sa complexité.
 

Réalisateur : Michael Mann

Acteurs : Will Smith

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 23 Mars 2015

AUTEUR
Manuel Haas
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