Dossier & ITW
Focus: L'Ouverture de The Social Network

D’abord, le noir et Jack White entame le riff de Ball and Biscuit. Nous sommes dans un bar. Visiblement étudiant. Deux personnages, cadrés dans le même plan de demi ensemble, discutent. Une fille et un garçon. Probablement un couple. Oui, certainement, un couple. Une magnifique lumière tamisée embellit l’endroit sinon, pas grand chose. Puis, Fincher et Angus Wall, son fidèle collaborateur au montage, entament la découpe. Arrive alors, le second raccord du film. Et le cadre de passer d’un personnage à l’autre en champ-contrechamp dans une certaine simplicité d’apparence. De simple la scène, n’a rien. Rapidement, elle se meut en rotation complexe autour des mots, autour d’un centre unique, d’un égo. La scène s’assèche et court désormais nerveusement, à l’image d’un protagoniste, génie névrosé dont les mots et les idées fusent plus vite qu’il n’est possible de les filmer. La scène est rapide, très rapide mais pourtant pas assez pour suivre le débit du jeune homme. Le montage appuie, ici, la tension présente à l’intérieur de ce personnage et la transmet à la scène dans son ensemble. Bientôt, la discussion tournera en duel, en dispute, puis en rupture. La vitesse contamine tout. Les personnage, la vie, nos vies. Le monde s'en voit étourdit.

Mais le rythme se calme et résonnent alors les premières notes du sublime thème de Trent Reznor et Atticus Ross.  Le protagoniste parcourt désormais les rues de Cambridge. Les mouvements de caméras sont lents et aériens et semblent dénoter un besoin de repos. Ils laissent le générique défiler. Le chemin emprunté par Jesse Eisenberg semble ascendant et voit le héros gravir les marches d’une gloire future. Les images sont factices. De synthèse. Mais ça, personne ne le sait.

Le protagoniste, Mark Zuckerberg, dont l’estime a été mise à mal par son ex-copine et l’intellect par l’alcool, rentre blessé chez lui. Sur la défensive tout le long de la joute verbale précédente, il lui reste un fond d’amertume à vomir. Il fonce donc sur son ordinateur déjà allumé (avant de se décapsuler une énième bière) et y écrit quelques insanités sur celle qu’il juge désormais comme une salope. Insanités racontées par une voix off, la sienne. Incapable d’exprimer ses états d’âmes directement à un être humain, c’est à travers les câbles du monde connecté qu’il en fait profiter ses amis et à posteriori ses futurs adversaires juridiques. En fond sonore, les battements d’un cœur excité.

Pendant ce temps, une idée germe dans son esprit, celle d’un site ou les étudiants pourraient élire la fille la plus sexy de Harvard. C’est sa voix off, qui nous l’apprend. Au même moment quelqu’un rentre dans la chambre, s’installe sur le canapé situé derrière Mark et lui parle. Le point ne change pas, le nouveau venu reste flou et sa voix est couverte par celle, toujours off, de Mark Zuckerberg seul dans son trip, seul dans sa tête.

Désormais, les battements de cœur n’en sont plus. Ils sont musique rythmée, électro. On parcourt l’allée centrale d’un bus. On y boit, on y fume. Un montage alterné démarre. La musique s’enivre, le montage aussi. Retour dans la chambre de Zuckerberg, il développe son idée à voix haute, en voix off. De l’autre côté du montage, on descend du bus, on fait la file pour pénétrer les enceintes. Un haut mur sépare de nombreuses jeunes femmes de leur but. Nous suivons quelques unes d’entre elles. La caméra s’élève, dépasse le mur et abaisse le regard sur une ribambelle de jolies filles descendant un escalier jusqu’à une cave menant à l’élite d’Harvard. (Que de symbolisme) Chez Zuckerberg, d’autres arrivent, le cadrage reste constant sur Mark assis devant son écran, quand l’écran, lui-même, n’est pas dévisagé. Ceux qui voudraient s’intéresser à son boulot doivent donc s’abaisser à son niveau pour arriver dans le cadre, dans son monde. Ce qu’ils feront.

En parallèle, la soirée d’ouverture d’un « final club ». Ce type de découpage et d’écriture permet au film de rendre plus intelligible la frustration qu’a démontré Mark une scène auparavant. Frustration de ne pouvoir entrer dans un des ses clubs tout en montrant les prémisses de ce qui deviendra « facebook ». (Les « finals clubs » n’ont peut être aucune sorte d’importance en Europe mais ils sont extrêmement élitistes et représentatifs d’une réussite assurée aux Etats-Unis). Toujours grâce à ce montage alterné, le film défend le constat désolant d’une jeunesse s’enfermant dans la construction du site qui régira une partie des rapports humains à travers le monde et d’une beuverie étudiante qui est alors le cocon des rencontres dites naturelles. De ceux qui sont, eux aussi, la fine fleur de l’avenir américain. Non, le nouveau capitalisme ne laisse plus grandir ses petits.

Un nouveau personnage arrive, il est filmé avant son entrée dans la chambre, il est donc plus important que les autres personnages, et pour cause, c’est Eduardo, le meilleur et seul véritable ami de Mark. Arrivé dans la pièce il entame un savoureux dialogue décalé sur la rupture de Mark. (Qui ne semble pas comprendre comment Eduardo peut déjà être au courant de sa rupture alors qu’il vient d’en parler sur le net). Puis vient un des plus beaux et des plus remarquables plans du film, le cinéaste filme le groupe de néo-hackers à travers une fenêtre sur laquelle Eduardo écrit un algorithme qui permettra le fonctionnement de leur site. La fenêtre fait office d’écran dans l’imaginaire du spectateur et enferme les étudiants dans cette même surface, dans une idée. Une ouverture sur le monde pourtant troublée par la formule inversée. Comme l’araignée emprisonne ses proies dans une toile sur laquelle ils finiront par régner. Puis, le point change et ne s’attarde plus sur la formule mais sur les jeunes amis. La vitre reflète, alors la ville qu’ils veulent conquérir, qu’ils vont conquérir, ainsi que le reste du monde. Leur idée est ouverte et prête à se propager comme un vent de génie ou de peste, c‘est selon. Une seule chose est sûre, elle est déjà en route. Et elle fuse.

L’ordre social se voit déjà inchangé, impénétrable. Les personnages existent par leurs simples paroles, leur simple présence dans le cadre. Reste alors à lâcher la mélancolie sur toute chose. Les relations humaines, amoureuses s’en verront teintées. Tout comme la solitude, la tristesse, l’amitié et la trahison. La déliquescence d’une époque.

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Durée : 2h00

Date de sortie FR : 13-10-2010
Date de sortie BE : 27-10-2010
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Critique mise en ligne le 10 Octobre 2014

AUTEUR
Lucien Halflants
[127] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de...
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