Dossier & ITW
Interview David Oelhoffen

Fin décembre, David Oelhoffen, le réalisateur de Loin des hommes, était à Bruxelles pour présenter son nouveau film en clôture de la 14éme édition du festival du cinéma méditerranéen. De Camus à Nick Cave, il revient avec nous sur la confection de son second long métrage qui vient de sortir dans les salles françaises et que l'on découvrira en Belgique le 04 février prochain.

LPC : Sept ans séparent Nos retrouvailles de Loin des hommes. Comment est né le projet d'adaptation de la nouvelle L'hôte d'Albert Camus ?
 
David Oelhoffen : Cette rencontre avec la nouvelle de Camus est le fruit du hasard. Un de mes amis m' a offert le recueil L'exil et le royaume pour une autre nouvelle intitulé Jonas qui traite de la solitude de la création. Je n'étais pas du tout à la recherche d'un sujet sur la guerre d'Algérie mais la nouvelle L'hôte m'a profondément ému, car elle touchait à des préoccupations très personnelles sur la difficulté de l'engagement, la difficulté d'un engagement politique, la difficulté d'y voir clair dans une situation confuse comme c'est le cas actuellement. La confusion des années 50 est certes très différente de celle d'aujourd'hui mais les problématiques restent les mêmes.

Projet atypique au sein du paysage français, le film a été assez difficile à financer. La production  est restée à l'arrêt pendant deux à trois ans à cause d'un conflit avec un producteur. Pendant ce temps là j'ai écrit d'autres films pour moi et pour d'autres réalisateurs comme Fréderic Tellier avec qui j'ai signé le scénario de L'affaire SK1 sur la traque de Guy Georges.

Camus définissait le personnage de Daru comme un moine, reclus dans son école perdue, le vôtre ressemble plus à un cow-boy solitaire retiré du monde.
 
La nouvelle de Camus se concentre principalement sur la nuit que Daru passe avec le prisonnier, il a donc fallu développer le récit au delà des 12 pages du texte original. Ce prisonnier énigmatique ne pouvait plus rester à l'état de silhouette, il fallait lui donner un nom, lui donner une histoire, un environnement familial, une raison d'avoir commis ce meurtre. Je souhaitais que les deux personnages puissent s'affronter sur un pied d'égalité et cela supposait donc des changements dans la composition du personnage de Daru.

Dans la nouvelle, Daru est une sorte de moine, très préoccupé de morale et dont le dilemme est vraiment lié à la peine de mort : « Est-ce est ce que j'ai le droit d'amener cet homme à la mort ? Est ce que j'ai le droit de le libérer même si il a commis un crime ». C'est un homme qui vit dans une sorte de pureté et dont le problème est vraiment d'ordre moral.

Dans un récit de cinéma, ce dilemme moral doit s'incarner dans l'action, dans une forme de violence sentimentale et physique. Dans le film Daru est donc quelqu'un qui a fait la guerre et qui refuse désormais de vivre dans un monde soumis à la violence des hommes mais qui va être obligé de revenir à cette violence.

De Nos retrouvailles à Loin des hommes, vos films s'inscrivent dans une dynamique de cinéma de genre sans jamais se départir des enjeux humains qui conditionne ce cinéma.
 
Pour moi le cinéma est avant tout un art populaire. En tant que réalisateur, je pense qu'il est vraiment intéressant pour les films de prendre une forme de genre populaire, de ne pas laisser le spectateur à l'entrée de la salle, intimidé pas des codes culturels qui ne sont pas les siens.

Mon premier film empruntait les codes du film noir pour traiter en filigrane des enjeux humains entre un père et un fils. « Qu'est ce que c'est d'être un père ? Qu'est ce que c'est de ne pas avoir de modèle ? Qu'est ce que c'est la confusion des modèles ? ». Des thématiques intimes et personnelles que le cinéma de genre me permettaient d'aborder au travers d'enjeux très concrets.

Dans Loin des hommes, l'exercice est le même mais le film emprunte les attributs et les codes du western. C'est un western qui s'inscrit dans l'histoire européenne. Le mythe derrière ce western n'est évidemment pas la conquête de l’ouest mais plutôt les contradictions de l'universalisme français ou européen. La France et la Belgique ont été des puissances coloniales qui sous couvert de faire profiter de leur culture héritée du siècles des lumières, ont retourné ces idées de liberté individuelle contre les peuples qu'ils colonisaient. La fraternité, est une belle valeur, très noble, inscrite en France dans notre code républicain mais dont le sens a été souvent détourné et qui reste pourtant indispensable. Il y a l'idée de mythe qui se retourne contre les populations locales, de la difficulté de la fraternité, de la difficulté de rencontrer quelqu'un au milieu du chemin.

Je fais une connexion avec ce western qui est ancré dans l’Algérie des années 50 et ce qui se passe actuellement dans le monde, en Palestine, en Israël, en Lybie dans tout les endroits où le monde occidental se frotte avec le mode arabe pour des raisons qui ne sont absolument pas religieuses.

Nos retrouvailles et Loin des hommes décrivent le parcours de deux personnages perdus qui vont se rencontrer avec l'idée d'un passage de témoin.
 
Dans Nos retrouvailles ce sont des retrouvailles ratées, c'est l'histoire de quelqu'un qui arrive à se libérer d'un modèle paternel qui est extrêmement nocif, et qui va pouvoir prendre son envol. C'est un film sur la paternité, le paternalisme, et la chute des modèles.

Sur Loin des hommes, j'ai tout fait pour que cela ne soit pas le centre de gravité du récit. Je ne voulais pas d'un film où l'européen paterne, soit supérieur à l'algérien. C'est un film sur la fraternité. Effectivement au départ Daru, est complètement dominant parce qu'on lui confie un prisonnier et on peut penser qu'il va l'aider pour de plus ou moins bonnes raisons, de conscience ou de devoir, mais on se rend compte progressivement que cela va circuler dans les deux sens.

Ce voyage va aider Daru l'européen à remettre en question sa place dans ce monde là. Une place qu'il pensait légitime mais qui ne l'est pas tant que cela. Il pensait vivre dans une forme de pureté, loin des hommes mais il vit surtout loin du désir, de la générosité et de l'échange. A la fin, le chemin a été plus profitable pour Daru l'européen que pour Mohamed l'algérien qui était censé être aidé et protégé.

 
Attention, cette question et sa réponse dévoilent des éléments importants de l'intrigue du film !

Il y ces mots prononcés par Daru auprès d'une prostituée « Cela faisait tellement longtemps ».
 
C'est une scène que j'aime bien car on sait que Daru amène Mohamed au bordel pour lui donner un argument supplémentaire de dire « Tu ne connais rien à la vie, tu es passé à côté de cela, vas-y, choisis la vie». On imagine que cela va être une scène de paternalisme, avec quelqu'un qui amène quelqu’un d'autre au bordel pour se faire dépuceler. Mais en réalité ce n’est pas du tout Mohamed que l'on suit dans cette scène mais Daru qui se confronte au fait qu'il a fait une croix sur le désir et qu'il a mal digéré son deuil, la mort de sa femme. Il est surpris de ressentir du désir et cela le bouleverse.

C'est une scène où Viggo Mortensen est très émouvant, où il se met à pleurer devant cette femme qu'il n'a pas encore touché, tout simplement parce que c'est le retour du désir chez lui, le retour de la vie. Ce n'est pas expliqué dans le film mais il a une petite médaille autour du cou, c'est une médaille de Notre-Dame d’Afrique qui est l'endroit où il s'est marié avec sa femme. et ce moment constitue la fin de son deuil. Il se libère d'un poids qu'il porte depuis dix ans, un poids énorme dont il ne se rendait pas compte.

C'est une sorte de renversement de situation qui est au coeur même de la mécanique film car je n'aurais pas aimé faire ce film si cela avait été systématiquement le gentil européen qui montrait le chemin au pauvre algérien.


Il y a aussi un troisième personnage dans le film qui est la nature, avec ses grandes étendues désertiques au sein desquelles semblent se perdre les personnages.
 
Ce n'est pas uniquement un enjeu formel, l'idée n'était pas d'avoir de beaux paysages mais d'avoir une nature omniprésente et plus grande que les hommes. J'ai passé quatre mois dans ces paysages pour le tournage et la préparation et j'avais envie que l'on ressente le même sentiment que j'avais eu en traversant ces montagnes. Les paysages sont tellement grands que cela écrase les hommes qui vivent là. Si le parcours des deux personnages s'était déroulé entre les puits de pétrole et les maisons des villes riches on aurait pu comprendre les enjeux de cette guerre mais là ce sont des gens qui traversent une nature extrêmement peu généreuse, dure, rêche, et s'apprêtent pourtant à s'entre-tuer pour elle. C’était une manière de rendre encore plus absurde la guerre qui se prépare.

Le film a-t-il été storyboardé ?
 
Non, je ne storyboarde pas mes films. J'ai un découpage en tête que je mets toujours à l'épreuve de répétitions mécaniques avant le début du tournage d'une scène pour laisser la place au comédien de proposer une interprétation, de faire un geste différent de ce qui est prévu.

Avec Viggo Mortensen nous avons eu beaucoup de discussions avant le tournage sur la signification de tel geste, de telle scène ou de tel dialogue. Nous avons défini une sorte de cadre au récit avant de le laisser proposer sa propre interprétation car c'est quelqu’un qui est tellement à fond dans sa préparation et qui réfléchit à tant de possibilités que cela aurait été dommage de s'en priver par un film déjà figé par un storyboard ou une mise en scène arrêtée. Reda Kateb et Viggo Mortensen sont vraiment des comédiens qui ont beaucoup de choses à apporter à la mise en scène si on leur laisse cette place là.

Justement de L'enfant miroir à History of violence Viggo Mortensen, interprète souvent des personnages hantés par un passé et dont beaucoup de choses se lisent de manière silencieuse dans l'étrangeté de son regard. Vous étiez conscient de cet héritage ou vous avez cherché à en jouer quant il est arrivé sur le projet ?
 
Ce qui m’intéressait avec Viggo, c'était de pouvoir mettre les deux personnages sur un même plan d'égalité en donnant à Daru une sorte d'identité complexe. Je voulais que cela soit un européen mais pas un français.

Dans la nouvelle Daru est un pied noir français à l'identité parfaitement claire. Dans la mesure où Mohamed était rejeté par sa communauté, je voulais aussi que Daru soit quelqu'un dont l'identité était douloureuse. celle d'un européen d'origine andalouse, qui ne se sent ni totalement français, ni complètement algérien. Je voulais que cela soit quelqu’un qui ne puisse pas se réfugier dans le communautarisme quand les problèmes arrivent. C'était alors intéressant de travailler avec un acteur étranger pour ne pas re-simplifier de nouveau l'identité du personnage.

Je savais que Viggo parlait espagnol car je l'avais vu dans un film de Agustín Díaz Yanes intitulé Captaine Alatriste mais je n'étais pas au courant qu'il parlait aussi français. Cette découverte ma conforté dans ma volonté de lui confier le rôle de Daru car je savais qu'il allait pouvoir amener cette identité extrêmement complexe et douloureuse au personnage.
Comme dans History of violence, c'est quelqu'un qui a essayé de rejeter son passé et qui est obligé de revenir à la violence. Il y a effectivement des similitudes mais elles n’étaient pas conscientes, c'était vraiment l'identité de Daru qui n’importait.

Quelles étaient vos influences sur Loin des Hommes ?
 
Il y a évidemment le western, car dans le western tout tourne toujours autour de la loi. Dans Loin des hommes, ce sont la loi française et la loi tribale qui s'affrontent. « Est-ce qu'il faut obéir à la loi ? A quelle loi ? Comment se confrontent les différentes lois qui coexistent dans un même territoire ? ».De John Ford à Anthony Mann, j'ai toujours aimé le western pour cette capacité à embrasser le spectre du cinéma de genre et des préoccupations plus profondes et politiques.
Pour parler de références plus récentes, il y a également Trois enterrements de Tommy Lee Jones ou La Proposition de John Hillcoat.

C'est justement Nick Cave et Warren Ellis, qui composaient la bande originale de The Proposition que l'on retrouvent sur Loin des hommes.

J'ai eu la chance de rencontrer Warren Ellis qui est le comparse de Nick Cave sur le groupe The bad seeds et qui compose toutes les musiques de films avec ce dernier. Même si le film se déroule dans un cadre exotique pour le spectateur, la musique n'avait pas vocation à rappeler que l'on est en Algérie ou en Afrique du nord. Ce ne devait pas être une musique classique de film américain, omniprésente et en accompagnement systématique de l'émotion ou de la violence. Il fallait quelle soit rare, plus en retrait, qu'elle accompagne l'évolution de la relation entre les deux personnages.

Nick Cave et Warren Ellis ont parfaitement intégré cela. Le film débute sur une partition dissonante et expérimentale avec des instruments peu communs, comme des bouteilles de champagne dans lesquelles ils ont fait souffler du vent, et au fur à mesure où la relation entre les deux personnages s'adoucit la musique devient plus mélodique pour finir avec des thèmes plus classiques à la fin du film.

La critique de Loin des hommes

Entretien réalisé à Bruxelles le 12 décembre 2014 par Manuel Haas pour le Passeur Critique.

Remerciements à Tinne Bral de Imagine Film Distribution et Olivier Biron du Festival Méditerranéen de Bruxelles pour l’entretien.

Crédits photo : Dominik Fusina pour les Rencontres du cinéma francophone en Beaujolais

Réalisateur : la rédaction

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Critique mise en ligne le 15 Janvier 2015

AUTEUR
Manuel Haas
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