Dossier & ITW
Interview de Mariana Otero

A l’occasion de la sortie du film A ciel ouvert, le 8 janvier, qui suit le quotidien d’un centre qui accueille des enfants atteints de psychoses, Antoine Corte a rencontré la réalisatrice Mariana Otero pour un échange passionnant qui révèle les approches singulières du travail de documentaire.

Le Passeur Critique (LPC) : Votre film est construit sur trois phases bien distinctes : l’interrogation, la découverte puis la compréhension. Parlez-nous de ce triptyque ?

Mariana Otero (MO) : C'est l'expérience du néophyte qui découvre la folie. Au début, comme dans la vraie vie, on est perdu. Puis, on rentre petit à petit dans la logique des enfants malades. On apprend alors à comprendre le fonctionnement du Courtil, la structure qui les accueille pour les soigner. On se familiarise avec les intervenants spécialisés. On essaie alors de trouver une solution aux psychoses de ces jeunes. Tout est écrit, je suis une dramaturgie basée sur le regard extérieur. Toutes ces étapes sont essentielles pour aller jusqu’au bout de l’histoire que je raconte.  

LPC : Le documentaire choisit de très peu évoquer directement la maladie préférant montrer les enfants dans leur quotidien. Il cite à une seule reprise le terme schizophrénie…

MO : J'ai beaucoup hésité à laisser cette scène au montage. Pourtant, même si je ne base pas mon discours sur le jargon médical, les gens ont besoin de ce terme car ils mettent des mots sur ce qu’ils observent. C’est plus évocateur. Cependant, on voit bien que ces enfants ne sont pas réduits à un diagnostic. Leur psychose est complexe. Je préfère me concentrer sur les rapports humains plutôt que sur l’aspect médical. C’est plus touchant.  

LPC : Est-ce difficile de parler de désir chez l'enfant, notamment de désir sexuel ?

MO : Je ne parle pas exactement de désir. Je préfère parler de traitement et de la manière dont les intervenants abordent chaque problématique. Par exemple, on voit dans le film qu’Alison, qui entend des voix intérieures qui lui crie des mots de sexe, arrive davantage à se concentrer lorsqu’elle réalise un puzzle. Elle ne prend pas conscience que son corps est un, c’est pour cela qu’elle se sent complètement désarticulée. Le puzzle est sûrement une façon de se rassembler.

LPC : Parlez-nous de votre méthode pour filmer ?

MO : Ma caméra devait à la fois être à hauteur d’enfant, pour s’adresser à eux, mais également filmer les intervenants. Je me suis donc doté d’un attirail, avec sac à dos et harnais, permettant de garder la caméra sur moi tout en l’adaptant aux personnes que je filmais.

Sur ce documentaire, j'étais en autonomie totale afin de ne pas trop perturber le quotidien du centre. Je faisais le son moi-même. Je portais donc plusieurs micros en plus de ceux accrochés au plafond. J'étais une femme orchestre en quelque sorte mais j’étais une figure humaine pour les enfants qui me voyaient et qui s’adressaient à moi. D’ailleurs, lorsqu’ils me voyaient sans caméra, ils étaient inquiets car il manquait pour eux une partie de moi.

J'ai énormément tourné pour ce film, en moyenne huit heures par jour. Le montage a duré huit mois avec énormément de rush, 180 heures au lieu de 70 habituellement. Tout au long du tournage, j’étais un peu perdue et c’est à la fin de celui-ci que les histoires se sont assemblées pour chaque enfant.  

LPC : Avez-vous des collaborateurs de l'ombre à qui rendre hommage ?

MO : Il y en a beaucoup. Parmi eux, je citerais mon ingénieur du son pour les scènes avec les adultes.

J'avais également un assistant réalisation, Romain Bodéan, qui installait, visionnait les rushs, qui effectuait les derushages car moi je n'avais pas le temps. Il a fait un travail monstre. Les 180 heures, il les connait par cœur.  C'est la personne que je voyais le soir pour débriefer la journée.

La monteuse, Nelly Quettier, a énormément travaillé sur le film. Je lui racontais les rushs et elle se chargeait d’assembler histoire par histoire, enfant par enfant. La difficulté du montage était le rapport entre la vie quotidienne et les scènes d'apartés des intervenants. Cela participe à la dramaturgie sans être linéaire. A chaque fois qu'on changeait une scène, on devait changer cette relation entre les scènes.

LPC : Parlez-nous de votre filmographie.

MO : J'ai fait deux autres films : Histoire d’un secret et Entre nos mains.

Le premier est l’histoire de ma famille autour du décès de ma mère qui cache un secret. C'est très construit avec un scénario de départ bien établi. En cela, je me rapproche de la fiction, mais l'intérieur des scènes est documentaire. C'est le film que je préfère.

Entre nos mains, c'est l'histoire d'une entreprise qui se transforme en coopérative. C’est une dramaturgie facile à monter.

J’ai également travaillé pour la télévision avec un feuilleton documentaire, La loi du collège, qui montre comment les enfants doivent s’adapter à un cadre scolaire. Dans A ciel ouvert, c’est le contraire absolu car je montre comment le cadre doit s’adapter aux jeunes.

Le fil conducteur entre mes films, c'est le lien entre le singulier et le pluriel : comment l'individu peut s'adapter au collectif et le collectif peut s'adapter au sujet ?

Ce qui m'intéresse avant tout, c’est de raconter des histoires, de suivre des personnages et d’en tirer une dramaturgie.

LPC : Une scène marque particulièrement dans A ciel ouvert, c’est le moment où on explique au spectateur la différence entre psychose et névrose :

MO : Au début du repérage, j’étais comme le spectateur, je ne comprenais pas grand-chose à cela. Ce qui m'a permis de comprendre, c'est cette différence entre psychose et névrose. Je me suis dit qu’il fallait que je le mette dans le film. Cependant, à chaque fois que je posais la question aux intervenants, ils évitaient le débat car ce n’est pas simple. A un moment, j'ai bloqué Amaury, je l'ai mis devant la caméra de sorte qu’il ne pouvait pas s'échapper et je lui ai demandé de m’expliquer en 5 minutes la différence entre ces deux termes. Il s'en sort pas mal du tout. Dans le montage, je me suis demandé à quel moment mettre cette scène. Il faut la placer à un moment où le spectateur en a besoin quand il a déjà découvert l'institution. Je pense que j’ai trouvé le bon moment.

LPC : Quelles ont été les réactions des enfants au moment du tournage?

MO : J’aurais deux exemples singuliers. Alison était une fille que j’avais à peine remarqué au début. Au fur et à mesure du tournage, elle s'épanouissait devant la caméra. Cela lui a donné un cadre. Il y avait réellement un effet thérapeutique.

Pour Evan, la caméra n'a pas eu d'effet puisqu’il a eu une évolution naturelle au cours du tournage sans interaction particulière avec moi. C'est quand j’ai montré le film qu'il a eu une réaction étonnante. Il l’a regardé avec attention. Il racontait ce qu'il voyait. Il a alors commencé à distinguer le passé et le présent. Il a fixé une chronologie dans les évènements.

LPC : Avez-vous un conseil pour les jeunes réalisateurs qui veulent se lancer dans la création d"un film documentaire ?

MO : Il y a un véritable manque dans ce domaine. Il y a encore pleins de beaux documentaires à faire sur beaucoup de sujets.

Il ne faut pas attendre son financement mais oser se lancer. Le documentaire apporte une certaine liberté, contrairement à la fiction qui est très contrôlée car très chère sans aucune place pour l'imprévu. En tournant un documentaire, on se sent moins contraint par ces règles économiques. Je conseille donc que ces réalisateurs soient libres et audacieux.

 

Pour en savoir plus : livre « À ciel ouvert, entretiens, Le Courtil, l’invention au quotidien » de Mariana Otero  et Marie Brémond- commande sur http://www.acielouvert-lefilm.com/p/le-courtil.html

Prochaines débats et projections du film : http://www.acielouvert-lefilm.com/p/programmation.html

 

Réalisateur : (Indisponible)

Acteurs : (Indisponible)

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 07 Janvier 2014

AUTEUR
Antoine Corte
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Pris au dépourvu entre premier ou dernier rang de la salle de cinéma, ma critique relève du m&...
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