Dossier & ITW
Interview Ossama Mohammed - Eau Argentée

 

Quel a été l’élément déclencheur de votre désir de filmer ce qui se passait en Syrie ?

Ossama Mohammed : Le premier choc, ça a été de voir les images filmées par les gens. Des milliers de gens. Vous imaginez ce que ça représente de voir des milliers de personnes défilant dans la rue pour la première fois de leur vie ? Mais surtout, rendez-vous compte que tout le monde était en train de filmer, simplement de filmer… Et la plupart envoyait ça sur Internet, pour partager ce moment avec tout le monde, vous, moi, tout le monde.

Ce que je voyais, c’était la naissance d’un nouveau cinéma, à inventer.

Tous ces gens qui filmaient ont offert chacun leur point de vue. Et le point de vue, c’est la clé du cinéma, de l’Art en général. En regardant tous ces films, j’ai cherché à voir le point de vue de chacun, à comprendre les sentiments de l’Autre, la valeur que les manifestants donnaient à ces moments. J’ai eu la sensation que tous ces Syriens votaient en filmant. Ces milliers de films ont vraiment marqué la naissance d’un nouveau cinéma, mais aussi la naissance de la Syrie, en tant que patrie. C’est un processus, nous n’y sommes pas encore, nous cherchons encore à la construire.

Notre vie en Syrie a été définie depuis longtemps par des stéréotypes, des termes abstraits, comme « la nation », « le peuple », « la patrie »… C’est un mot compliqué « patrie ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce qu’il signifie, ce mot, quand on n’y respecte pas les droits de l’Homme ? Est-ce que c’est vraiment la maison de chacun, de tous les Syriens ? Ca ne peut pas l’être quand vous ne bénéficiez d’aucune justice.

On entend dans le film un slogan très fort : « Nous ne voulons pas de pain, nous voulons la liberté ». On sent que c’est littéral : les Syriens sont prêts à mourir de faim plutôt que de continuer à vivre dans ce pays qui n’est qu’une entreprise qui les exploite.

O.M : Ce slogan m’émeut énormément, car il illustre tout ce que j’essaie d’expliquer. En fait, le terme syrien utilisé veut dire « un peu de liberté ». « Juste un peu de liberté ». Et ce seul mot résume l’histoire de la Syrie. Il rappelle que Bachar avait promis ce petit peu de liberté lors de son arrivée au pouvoir. Et aucune promesse n’a été tenue. Avec ce simple mot, les gens ont décidé que les compromis pour rester en vie devaient cesser.

On croit souvent que l’humanité est évoluée, qu’elle se développe naturellement, mais on se rend compte que non. En Syrie, nous sommes revenus au stade du cannibalisme, après plus de 40 ans sous le poids du régime Assad. Tout ce temps, nous n’avons existé que comme des esclaves aux yeux du pouvoir et des corrupteurs.

Ce moment, quand le slogan est crié par la foule, était plein de gens magnifiques. Beaucoup étaient en train de mourir, mais les autres revenaient le lendemain faire la même chose. Cette scène a eu lieu après les premiers massacres, et ils ne venaient pas se venger. Ils avaient parfaitement conscience de la valeur de leur vie, mais ils voulaient construire le jour d’après.

Comment avez-vous travaillé cette matière, ces films amateurs d’une violence insoutenables pour la plupart ? Comment peut-on réussir à voir et revoir ces images sur la table de montage ?

O.M : C’est une question que j’ai beaucoup entendue.

La force de l’être humain, c’est sa capacité à s’adapter. Pour ma part, j’ai dû m’adapter en ressentant intimement la beauté de ces gens derrière ces images. Je sentais en les voyant ce qu’ils voulaient atteindre. Ces personnes qui sont les cibles, les proies du régime syrien, j’ai cherché leur vérité intérieure, j’ai cherché à éprouver leurs sentiments, et c’est ça qui m’a fait tenir.

J’ai beaucoup pleuré devant ce matériau, évidemment. Parce-que ces gens essayaient de toute leur force de donner un sens à ces stéréotypes dont je parlais, « patrie », « nation », « peuple », « justice »…

J’avais le devoir de tout voir, malgré la difficulté, pour choisir avec précision les images. Je ne pouvais pas juste les prendre par hasard pour faire un film rapidement. J’ai vraiment essayé de tout voir. Et à force, je me suis rendu compte que toutes ces images composaient un musical… Elles étaient pleines de poésie, de figurants, de mouvements, de musiques, de chorégraphies, pleines de très nombreuses façons d’exprimer la beauté. Le film a commencé à se construire quand j’ai pris conscience de ça.

Effectivement, la force du film réside dans son mélange inhabituel des genres. Il est musical, poétique, mais on dirait qu’il emprunte également aux films de fantômes, lors de la première apparition de Simav (Wiam Simav Bedirxan, co-réalisatrice), qu’on ne voit pas, mais dont on entend simplement la voix sur l’image d’une porte qui s’entrouvre, en Syrie, alors que vous êtes à Paris.

O.M : Notre premier contact a été très beau, très cinématographique.

Recevoir un message… Puis, découvrir que c’est une femme qui l’envoie. Qu’elle est Syrienne. Puis Kurde, ce qui représente beaucoup pour moi, car elle incarne l’histoire du despotisme en Syrie.

Vous a-t-elle d’abord abordé par écrit ou par Skype ?

O.M : Elle est d’abord apparue par écrit. Après le premier message, j’ai décidé qu’on ne se parlerait pas. Son écriture était tellement puissante que je pense que j’ai eu raison de procéder comme cela. Il y avait un mystère dans cette façon d’échanger, car je ne savais pas qui était la personne. C’était de la magie ! Commencer son film avec un co-auteur inconnu qui vous dit « Je ne sais pas comment filmer », et vous demande « Etes-vous réalisateur ? », avant de vous parler de cinéma et de vous interroger sur ce que vous filmeriez si vous étiez là-bas, en Syrie… C’est magnifique. Et le fait que ce soit une femme était très important, car on a beaucoup cru que c’était une révolution d’hommes, alors que les femmes sont tout aussi présentes.

Quand vous découvrez la beauté, vous faites du bon travail. Mais ce n’est pas vous qui avez créé cette beauté, elle existait déjà. Et j’ai su que Simav était cette beauté que je recherchais dès que j’ai lu ses premières lignes. Je sentais qu’elle voulait filmer la résistance de la beauté dans ce contexte. Car c’est la seule façon de pouvoir être libre, savoir reconnaître la beauté, l’Autre, découvrir sa qualité intérieure.

Elle est donc devenue mon personnage principal. Comme en musique, quand un instrument prend soudain la première place dans un orchestre. C’est elle qui a donné le thème, et j’ai agencé les images autour d’elle. Il s’est passé la même chose de son côté, à Homs, quand elle a rencontré Omar, le petit garçon. Il est devenu son thème, et elle a construit et filmé autour de lui.

A la fin d’Eau Argentée, malheureusement, on voit que rien n’est fini, qu’il pourrait y avoir encore un nouveau film.

O.M : J’ai pris de la distance avec le film maintenant. Je regarde toujours des vidéos de ce qui se passe, mais je ne pense pas qu’on puisse refaire un film pareil. Principalement parce-que je l’ai fait pour capturer un moment précis de ma vie. Je me suis sauvé en faisant ce film, c’était clair pendant la production, car je me sentais coupable de ne pas être là-bas.

On ne peut pas refaire le même film, mais la matière est tellement riche qu’on peut en faire 10 autres ! La tragédie continue de grandir. Je sais que beaucoup des gens que l’on voit manifester dans le film sont maintenant au fond de la mer, après avoir essayé de fuir la guerre, de s’exiler.

A propos d’exil, comment avez-vous été informé que vous ne pourriez plus rentrer en Syrie, après votre intervention à Cannes en 2011 ?

O.M : J’y avais montré les images de l’adolescent torturé qui ouvrent le film aujourd’hui, en présence de Costa-Gavras et de Jean-Michel Frodon, qui m’a laissé contourner les règles du débat en me permettant de lire un texte, qui est maintenant dans le film.

Je ne me rendais pas compte que c’était dangereux de faire ça. Dans la foulée, j’ai reçu le message d’un ami, qui m’a demandé si je comptais revenir, avant de me dire : « Ne le fais pas. Je t’en supplie, ne le fais pas. C’est très dangereux ». Je me souviens exactement lui avoir répondu : « C’est l’émotion ou une information ? » Et il m’a répondu : « Les deux ». Je ne sais pas si le régime veut vraiment me tuer, mais le simple fait d’avoir laisser filtrer le doute lui permet de me garder sous pression. C’est l’histoire du despotisme.

Donc j’ai décidé de rester à Paris. Mais en restant, je me suis senti coupable. Pendant plusieurs mois, je n’ai rien dit à ma femme, je temporisais, et puis elle a fini par surprendre une de mes conversations avec cet ami. « Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? » m’a-t-elle demandé. Je ne voulais pas l’inquiéter. Et puis, nous avons acheté un micro-onde et des œufs pour devenir Français !...

Qu’avez-vous ressenti au moment de présenter Eau Argentée en avant-première dans la salle Langlois de la Cinémathèque Française ?

O.M : C’était très émouvant de présenter le film ici, car tous ces gens que l’on voit à l’écran et qui ont filmé les événements sont maintenant chez eux. Où on les regarde comme des artistes, des réalisateurs.

Notre critique d'Eau Argentée

Interview réalisée à Paris le lundi 8 décembre.

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Critique mise en ligne le 18 Décembre 2014

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