Dossier & ITW
Interview Ruben Ostlund

Le Passeur Critique : Comment avez-vous réagi à l’accueil enthousiaste de la première projection cannoise ?

Ruben Ostlund : A la première, vous êtes tellement concentré et stressé et qu’il est pratiquement impossible de se rendre compte de ce qu’il est en train de se passer. Mais j'avais confiance.

LPC : Vous n’étiez pas déçu de ne pas être en Sélection Officielle ? (Le film était présenté dans la Section Un Certain Regard)

RO : Beaucoup de gens m’ont demandé cela mais je pense que ce que la direction du Festival a répondu est assez intelligent. Mieux vaut que les gens se demandent pourquoi on n’est pas dans la Sélection Officielle que le contraire : « Mais que fait-il en Sélection ? ».  Evidemment que je voulais concourir pour la Palme d’Or. Mais le plus important pour moi c’est de pouvoir montrer mes films à Cannes, de rencontrer des journalistes qui ont vu mes précédents films etc... Peut-être que la prochaine fois je demanderais à être en Sélection. Mais bon j’ai été à Venise et je ne veux pas y retourner. Je préfère Cannes. Comme Berlin, j’aime le Festival mais je préfère davantage Cannes.

LPC : Il y a plusieurs films dans votre film, le couple, le rôle de l’homme dans la famille nucléaire, la sociologie du tourisme hivernal…

RO : J’ai commencé à faire des films entre 20 et 25 ans en filmant des films de ski en Europe et en Amérique du Nord pendant l’hiver tout en montant pendant l’été mais mon approche est à présent sociologique.

LPC : Vous avez une formation en sociologie ?

RO : Non, j’ai découvert cela lors de mon dernier tournage. Je crée une situation qui nous parle des mécanismes qui font de nous des êtres vivants davantage qu’un long métrage classique qui décrirait le monde à travers un personnage central qui rencontre un antagoniste et un protagoniste. Et à la fin le personnage central gagne ! C’est une façon très américaine de décrire le monde. L’approche sociologique permet de poser des questions qui expliquent les mécanismes de l’expérience humaine. Pour prendre l’exemple de Snow Therapy, j’ai lu un rapport sur les détournements d’avion et d’après cette enquête, le taux de divorce était extrêmement élevé après des détournements. Même si les conjoints s’en sortaient sans être blessés, ils se séparaient au bout du compte. Il y a plusieurs raisons à cela, mais il y a un aspect récurrent, avoir vu un facette méconnue de son conjoint et décider ensuite de ne plus avoir envie de vivre avec lui. Tomas dans le film agit à l'inverse de ce qu’on attend d’un homme, il ne protège pas sa famille face à une menace extérieure.

LPC : Pensez-vous que l’homme endosse encore ce rôle au sein de la famille dans nos sociétés ?

RO : On devrait en effet se poser plus de questions existentielles sur qui nous sommes. Avant le rôle de l’homme était plus étroit et les attentes plus grandes mais nous avions une culture. Regardez la culture cinématographique qui reproduisait l’image d’un homme héroïque. On doit regarder cela à travers une approche idéologique… Si on présente l’homme comme quelqu’un qui peut se dresser contre un danger plus grand que lui-même on crée insidieusement la possibilité d’envoyer ce même homme à la guerre ! Cette dramaturgie qui rend les hommes loyaux devant leur pays est connectée à une idéologie guerrière que l’industrie du cinéma reproduit.

LPC : James Cameron quand il fait Titanic avec un Di Caprio qui se sacrifie à la fin, il construit cette image d’un homme guerrier selon vous ou encore Avatar qui est un film de guerre finalement ?

RO : Exactement ! Regardez Interstellar, l’homme est déterminé à sauver le monde.

LPC : Vous servez vous de votre cinéma comme une arme pour lutter contre cela ?

RO : Oui. Les images de cinéma sont très puissantes pour changer le comportement des gens et la façon dont on voit le monde. C’est aussi puissant que les souvenirs. Un des films de Tarantino a fait changer la façon dont les gangsters tiennent leurs pistolets, à l’horizontale et plus verticalement avec pour conséquence de tirer n’importe comment et de faire encore plus de dommages collatéraux. C’est un exemple surprenant de la capacité des hommes à reproduire et imiter le cinéma.

LPC : Comme Scarface.

RO : Oui, beaucoup de criminels suédois citent Scarface en exemple. Nous pensons que nous sommes des animaux rationnels mais je pense davantage que nous sommes des animaux qui imitent. L’industrie du film publicitaire a compris cela depuis longtemps. La plupart du temps les images changent la réalité du monde. On parlait de violence mais c’est la même chose pour l’amour. Il y a un exemple avec les comédies romantiques, ceux qui en regardent beaucoup divorcent plus que les autres… parce qu’ils sont déçus de leur propre vie par comparaison.

LPC : Votre film traverse plusieurs genres, drame, blockbuster, thriller… Comment faites-vous pour mélanger autant de genres et que ça fonctionne ?

RO : Dans mon précédent film Play, c’était compliqué, à cause des plans séquences, de créer une dynamique. C’était vraiment un film difficile à monter. Cette fois-ci, je voulais faire un film plus dynamique. Dans Play, beaucoup d’éléments nous indiquaient que ça allait être une tragédie et sur une durée de deux heures, connaître la fin rend le spectacle plus confortable. Dans Snow Therapy, je voulais faire un film où on pouvait être surpris jusqu’à la fin. Ce que je veux c’est que la situation soit compliquée pour le personnage principal. Je veux que la tragédie et la comédie ne soient pas éloignées l’une de l’autre car dans la vie elles sont proches. Et je souhaite aussi que le public choisisse par lui-même si c’est une tragédie ou une comédie.

LPC : Comment avez-vous dirigé les comédiens afin qu’ils ne soient pas trop écartelés entre la tragédie et la comédie ?

RO : Je voulais une direction d’acteurs qui ne soit pas trop réaliste car c’est ennuyeux à regarder. Tous les deux, Tomas et Ebba sont piégés dans des rôles et c’était intéressant de ne pas se placer d’un point de vue trop réaliste.

LPC : J’aime beaucoup la scène où ils sont avec leurs amis et où elle leur montre la vidéo… il y a soudainement un surgissement dans le cadre tout à fait hilarant. Comment avez-vous dirigé cette scène ?

RO : Il y a un acteur suédois Ernst-Hugo Järegard qui joue dans L’hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier, il parle des pauses dans les dialogues et la tension que crée le silence, il m’a inspiré. Mon but était de créer une pause très intense et très gênante quand on essaie de ne pas perdre la face. J’ai voulu trouver un moyen de briser ce silence d’une manière humoristique.

LPC : Comment avez-vous fait pour trouver des comédiens aussi talentueux, ils sont tous excellents.

RO : Ce sont tous des comédiens qui viennent du théâtre. Et un casting n’est souvent réussi que si l’on a du temps sur le tournage. On tournait une position de caméra par jour. Le premier jour une caméra sur Ebba, le deuxième une sur Tomas etc… On avait le temps d’évaluer le scénario parce que parfois confronté aux réalités du tournage le scénario ne fonctionne pas. On peut donc réécrire sur le plateau. Les acteurs ont également le temps de réévaluer les personnages et comment ils doivent les aborder. Au début on avait vraiment le temps donc on a répété encore et encore construisant la pression et quand il ne restait que 5 prises, on se motivait en faisant monter l’intensité comme dans un match de foot important.

LPC : Combien de temps a duré le tournage ?

RO : 60 jours.

LPC : Pourquoi aimez-vous tant les plans fixes et les plans séquences ?

RO : Le temps réel m’intéresse. La scène de l’avalanche, la dernière réplique qu’on entend c’est : « N’y a t-il pas du parmesan ? ». Dans le temps réel, vous pouvez mettre en lumière ce genre de trivialité.

LPC : Quel est la part du numérique dans le film ?

RO : L’avalanche par exemple c’est un mélange d’une vraie avalanche qui a été filmée et d’effets qui ont été ajoutés après par ordinateur. Avec une caméra statique c’est très facile de combiner deux prises, un splitscreen, d’accélérer une prise et de ralentir l’autre. Le montage est la partie la plus importante du film. Nous montons à deux, chacun sur une scène et on regarde ce qu’a fait l’autre par la suite.

LPC : Tiens quel est le film que vous avez préféré et qui est sorti cette année ?

RO : Une vidéo sur Youtube ! Pour un réalisateur les images les plus fortes ne sont plus au cinéma, elles sont sur Youtube. Ma préférée c’est une interview d’un chauffeur de taxi qui est pris par erreur dans une émission d’information pour un expert d’internet. Il est surpris au début mais il continue à essayer que l’interview se passe bien sans que personne ne s'aperçoive de la méprise. Ça en dit beaucoup sur la façon dont nous jouons des rôles dans notre vie. La conversation est un non-sens total et la journaliste ne décèle rien !

LPC : Pour finir dites-moi donc ce que vous avez contre les touristes car nous le sommes tous un peu en fait et ceux qui se plaignent des autres ne sont-ils pas les pires ?

RO : La perspective du tourisme moderne m’intéresse d’un point de vue économique et ces hôtels de ski qui ont été inventés par les français autour de la famille nucléaire aussi. Les gens gagnaient de l’argent et pouvaient le dépenser pendant les vacances. Quand ils ont construit les Arcs, ils avaient un plan sur 30 ans pour avoir 300.000 lits disponibles. Ces hôtels ressemblent à de petits ghettos. C’est juste un plan économique. Et puis pour le touriste, c’est aussi en revenant de vacances que les gens divorcent le plus...

LPC : Quel est votre prochain projet ?

R0 : Ça va s’appeler The Square (Le Carré). Ça portera sur le changement de regard qu’on pose sur la société aujourd’hui. Avant les enfants voyaient les adultes inconnus comme des personnes de confiance sur qui ils pouvaient se reposer, aujourd’hui on les voit comme des menaces. En Suède, un tiers des gens voudraient vivre dans des communautés protégées « les gated community », ne peuvent y rentrer que les gens qui font partie de la communauté. Dans le film, il y aura une place symbolique où ils auront créé une marque blanche et si vous avez besoin d’aide, vous pourrez aller sur cette marque blanche et les gens qui passeront par là devront proposer leur aide aux personnes situées sur cette marque blanche. Elle a une utilité pratique cette place mais aussi une utilité philosophique. Cependant des problèmes vont surgir quand des mendiants vont arriver en ville et utiliser cette marque pour mendier. Comment les gens vont-ils réagir, les aider, maintenir leur mode de vie ou tenter de le changer ? Ça permettra de s’interroger sur la différence entre l’Etat et la Société.

Interview réalisée à Paris le 15 décembre 2014

Réalisateur : la rédaction

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Critique mise en ligne le 27 Janvier 2015

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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