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Interview Sophie Audier

Les chèvres de ma mère, premier long métrage de la réalisatrice Sophie Audier sorti dans les salles le 16 avril est une immersion convaincante dans l'univers rural et la crise que traverse le monde agricole. Nous souhaitions dès lors approfondir le sujet lors d'un entretien avec la cinéaste qui nous a reçus avec  simplicité pour évoquer ses deux plus belles passions : le cinéma et sa famille. Voici le compte rendu de nos échanges

Le passeur critique : Quel était votre parcours professionnel avant ce film ?

Sophie Audier (SA) : Je suis entrée à la FEMIS (école de cinéma) pour faire une formation de scripte. A ma sortie, j'ai fait un moyen métrage, Dis-moi mon charbonnier, qui se passait déjà dans les gorges du Verdon. L'histoire était celle d'un charbonnier qui transmettait son savoir-faire à des ouvriers forestiers. Le film fait 58 minutes. Je l'ai auto-produit. Sinon, j'ai beaucoup travaillé en tant que scripte sur différents films comme Du vent dans mes mollets.

LPC : Pourquoi avoir eu envie de passer à la réalisation ?

SA : L'envie de réaliser vient d'une volonté de laisser un témoignage de vie. C'était déjà le cas pour le charbonnier. Elle reste la même pour Les chèvres de ma mère. Lorsque ma mère m'a annoncé son désir de partir en retraite, j'ai vu l’intérêt de travailler avec elle sur les difficultés d'une passation agricole dans un contexte économique pas évident.

J'ai eu aussi la volonté de garder une trace des méthodes de fabrication du fromage de ma mère. Elles ne sont plus les mêmes aujourd'hui et ne sont plus enseignées dans les formations agricoles.

C'est donc un travail de mémoire que j'ai voulu filmer. Pourtant au montage, on s'est vite rendu compte du potentiel émotionnel du film, qui dépassait ma volonté initiale du simple témoignage. Il y a eu des paroles prononcées dans l'intimité très touchantes qui sont susceptibles de marquer l'ensemble des spectateurs, même les plus urbains.

LPC : A côté de ce travail de mémoire, n'y a-t-il pas une volonté de critiquer un système français qui délaisse l'univers agricole ?

SA : Dans le secteur agricole, comme dans tant d'autres, on pourrait comparer le rapport à l'administration française à une sorte de prise en otage. Je savais dès le départ que mes deux protagonistes n'allaient pas échapper à ces contraintes administratives. Pourtant, j'ai été étonnée de voir à quel point cette administration pouvait mettre des bâtons dans les roues. Au niveau de la retraite de ma mère, il n'y a aucune synergie entre les services. Les aides sont déconnectées. De ce fait, l'agriculteur est seul pour comprendre le fonctionnement de tout cela et doit se lancer dans des démarches longues et compliquées.

Pour Anne-Sophie, on est dans une aberration administrative. Le jeune agriculteur doit d'abord s'installer avant de pouvoir toucher ses aides. Du coup, il doit s'endetter auprès des banques pour pouvoir s'acquitter du prix de vente de l'exploitation et du bétail. Une fois installé, l'agriculteur peut avoir la mauvaise surprise de voir ses aides gelées pour des raisons parfois incompréhensibles.

LPC : Est-ce qu'il y a une peur particulière de filmer ses proches ?

SA : Moi, je n'ai pas eu peur car je savais qu'il y avait une volonté commune de garder une trace. Quand Anne-Sophie est arrivée, il y a eu un enthousiasme général. Après, cela s'est corsé car ma mère s'est rendue compte de son attachement à son exploitation, et surtout à son bétail. S'il y a toujours eu de sa part la volonté d'être généreuse, c'était parfois trop dur pour elle. Anne-Sophie incarne d'une certaine façon un système que ma mère a toujours refusé : les primes, les aides extérieures.

LPC : Que pouvez-vous dire sur votre mère, notamment sur le fait qu'elle apparaisse parfois très dure dans le film vis-à-vis d'Anne-Sophie ?

Elle a été d'une certaine manière déstabilisée à un moment donné. Son monde s'est écroulé. Là où elle pensait qu'elle avait une expérience à transmettre, elle a été dévalorisée. D'une part par le technicien qui donnait le prix de 80 euros par chèvre, alors que du point de vue de ma mère, elles étaient inestimables. D'autre part, la méthode de fabrication du fromage apprise par Anne-Sophie tranchait tellement avec sa propre technique qu'elle s'est sentie complètement dépossédée de ses biens et de son savoir.

Moi, je suis intervenue pour filmer le plus sincèrement possible ce qui s'est passé. Au montage, j'aurais eu envi de rendre ma mère moins dure. Pourtant, j'ai gardé cette caractérisation car elle témoigne de la fragilité de ma mère dans ce processus. J'en fais alors la force du film. C'est comme çà que je peux toucher davantage de spectateurs car on a tous des sentiments ambivalents à un moment donné dans sa vie. Or, le fait de les montrer va permettre à certaines personnes de se déculpabiliser vis-à-vis d'eux.

LPC : Vous êtes vous entourée de collaborateurs sur le tournage ?

SA : J'ai créé un univers où on était trois : ma mère, Anne-Sophie et moi. Pourtant, j'ai toujours été très bien entourée. D’abord par la production mais également par des collègues et amis qui m'ont aidée. Par exemple, au niveau de l'éclairage, c'est avec Christelle Fournier qui j'ai installé pleins de petites lumières non intrusives. Sur le montage, Cécile Dubois a passé énormément de temps, de même que Michael Barre au son.

LPC : Comment conçoit-on un documentaire au niveau de la dramaturgie ?

Il y a un gros travail d'écriture avec le souci de partir du très intime pour arriver au plus général, afin de toucher un public large. Au départ, je connaissais bien le travail de ma mère : son fonctionnement, son exploitation. A partir de là, j'ai créé une dramaturgie en me posant des questions que j'exprime à haute voix dans le film. Il y a plusieurs trames dans celui-ci : la trame émotionnelle, la problématique de la transmission, l'exploitation et le rapport des protagonistes avec l'administration. Même si chacune d'entre elles à son importance, j'ai choisi de mettre l'accent sur l'émotion.

LPC : Comment souhaitez-vous porter ce film ?

SA : Mon souhait est de faciliter l'installation des jeunes agriculteurs en montrant le film aux organismes qui s'occupent de les accompagner. Le cas d'Anne-Sophie ne doit pas se reproduire. Concernant la retraite, je veux aussi qu'on prenne conscience des difficultés financières des agriculteurs séniors lorsqu'ils travaillent intensément pendant toute une vie et qu’ils se retrouvent avec un montant très faible pour finir leurs jours.

Par ailleurs, j'accompagne le film avec 150 débats. Par contre, pas question de penser pour l'instant à un projet futur. J'ai été tellement sollicitée émotionnellement par ce projet qu'il m'est pour l'instant impossible de partir sur autre chose. Je vais donc attendre avant de repartir en réalisation.  

La critique du documentaire 

Entretien réalisé par Antoine Corte à Paris le 1 avril 2014

Réalisateur : (Indisponible)

Acteurs : (Indisponible)

Durée : (durée indisponible)

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Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 18 Avril 2014

AUTEUR
Antoine Corte
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