Dossier & ITW
L'enquête-Interview Denis Robert

LPC : Dés le début des années 2000 avec la parution de vos deux livres, Révélations et La Boite noire, le cinéma s'est intéressé à votre travail. Pouvez-vous nous raconter l'histoire de cette décennie de projets avortés avant l'arrivée de L'enquête aujourd'hui ?

Denis Robert : J'ai commencé à écrire pour Canal + une série intitulée Le paria qui suivait le parcours d'un journaliste qui enquêtait sur la finance mais le projet est tombé à l'eau car les scénaristes se sont engueulés entre eux et la série n'a pas vue le jour. Ensuite il y a eut un projet de cinéma avec Eric Valette autour d'un scénario écrit par Alexandre Charlot et Frank Magnier (Maléfique, Une affaire d'Etat). Le problème était que Fidelité Production voulait un rôle pour Audrey Tautou. Au fil des réécritures, le personnage masculin est devenu une jeune femme qui travaillait au magazine Images du monde et qui allait enquêter au Luxembourg sur les grandes fortunes du Duché. Elle était le témoin d'un crime et le scénario cherchait alors à faire le lien avec Clearstream. L'histoire était dénaturée et difficilement crédible. Le parallèle cinématographique avec L'enquête est intéressant car dés le départ l'idée a été de rester le plus fidèle possible à la réalité des faits, ce qui confère au film une partie de sa force et de sa singularité. Le personnage principal se nomme vraiment Denis Robert, le P.D.G qui est viré de Clearstream est bien André Lussi ; de Jean-Louis Gergorin à Imad Lahoud aucun nom n'est changé. On est dans un film qui utilise tous les outils du cinéma à sa disposition mais qui essaie de coller au plus prés au réel. Même si on reste dans une oeuvre d'imagination, lorsque les gens sortent des avant-premières, c'est un sentiment d’effarement qui prédomine face à cette réalité que le film met en scène. Dans ce sens on est plus proche de films comme Les hommes du président et Erin Brokovitch que des Trois jours du Condor ou d'autres films de complots.

Le titre de votre premier ouvrage consacré à Clearstream, Révélations faisait déjà le lien entre fiction et réel en renvoyant au film éponyme de Michael Mann.

Lorsque j'ai découvert le film de Michael Mann au cinéma en 2000, j'ai tout de suite fait la connexion avec ce qui était en train de m'arriver, sauf que moi ce n'était pas l’industrie du tabac mais le monde de la finance. Tout le film est construit sur la relation entre l'ingénieur du tabac interprété par Russell Crowe et le journaliste incarné par Pacino, et la manière dont l'industrie du tabac va mettre en place des mécanismes de défense pour tenter d'écraser leur travail. J'étais face aux mêmes problèmes et c'est pour cela que j'ai choisi de donner ce titre à mon livre. C'est également dans cette salle de cinéma que j'ai pris conscience de la réelle nocivité du tabac, que l'industrie du tabac mettait du poison dans ses cigarettes pour créer une accoutumance à ses produits. J'ai compris avec Révélations pourquoi de grands groupes comme Philipp Morris étaient condamnés par les tribunaux américains et quels enjeux démocratiques se cachaient derrière ces décisions de justice. Parfois la fiction dit mieux le réel qu'un documentaire ou un journal télévisé. On est submergé au quotidien de dépêches d'agences où l'on voit des personnes qui se portent partie civile mais on ne comprend pas bien ce qu'il y a derrière. Pour la première fois en voyant le film de Michael Mann, j'ai compris à quel point les géants du tabac étaient des assassins. Le travail de Vincent Garenq sur L’enquête s'inscrit dans cette même démarche de confrontation avec le réel.

La grande réussite de L'enquête repose beaucoup sur l'équilibre entre d'un côté l'affaire Clearstream et de l'autre ses conséquences sur la vie familiale du personnage principal.

Ces scènes d’intimité sont le ciment même du film. Ces petits moments de respiration au sein de l'enquête permettent de s'attacher au personnage et de rendre compte à quel point il est difficile de tenir face à une telle pression. Si je m'en sors dans la vraie vie, c'est parce que j'ai cette famille qui est à mes côtés. Je culpabilise beaucoup d'être un père trop absent ou trop obsédé par son travail, et L’enquête m' a renvoyé en pleine figure toutes ces années difficiles et ce que j'ai fait subir à ma famille. Même si je n'ai pas vécu tout ce que montre le film, Vincent Garenq a touché à quelque chose d’extrêmement juste dans sa manière de me représenter à l'écran. C'est un personnage qui existe à 360 degrés ; on le voit non seulement enquêter mais on voit l'impact que tout cela a sur sa vie de famille. L'interprétation de Gilles Lellouche est magnifique dans sa manière de restituer tout cela.

Vous êtes crédité en tant que consultant au générique du film. Quelle a été votre implication dans l'écriture du film et comment s'est déroulée votre collaboration avec Vincent Garenq ?

Je n'ai pas voulu être scénariste car j'étais un peu fatigué d'écrire sur le sujet après toutes ces années. Le rôle de consultant me convenait très bien. La première étape a consisté en de longues discussions avec Vincent Garenq autour de Clearstream. Ensuite je l'ai emmené au Luxembourg où je lui ai fait rencontrer Régis Hempel, Florian Bourges.... Il a également rencontré en France, le juge Van Ruymbeke. Il s'est mis ensuite à écrire plusieurs versions du scénario mais à un moment donné il s'est retrouvé dans une impasse. Le scénario était centré sur le volet financier de l'affaire et on n'arrivait pas à s'intéresser à l'histoire. L'arrivée du scénariste Stéphane Cabel sur le projet a permis au film de prendre une autre direction, il a commencé à introduire le personnage de Lahoud, l'affaire des frégates de Taïwan, etc... Au fur et à mesure des versions de scénario, le film a pris cette forme de thriller haletant, qui permet aujourd'hui à L'Enquête de traverser les frontières et d'être vendu à l'étranger, dans des pays comme les Etats Unis, l’Allemagne ou l’Italie. Stéphane Cabel et Vincent Garenq ont réussi à donner à cette histoire une dimension universelle. C'est une sorte de western moderne où le héros affronte les forces du mal. Les français ont mangé du Clearstream pendant 4 ou 5 années, entre le moment des premières perquisitions et le procès, sans vraiment comprendre le sens de tout cela. Le film permet de faire comprendre cette histoire d'une manière assez fluide et simple.

Vous avez d'autres projets de fiction au cinéma ?

J'ai très envie d'adapter au cinéma mon dernier roman Vue imprenable sur la folie du monde. J'ai commencé à travailler sur le scénario avec un ami Yves Lespagnard qui est professeur de cinéma à Bruxelles. C'est un road movie, l’histoire d'un père et d'un fils qui traversent la Lorraine d'aujourd'hui. Le titre du film devrait être Le Colorado en plus petit parce que le héros fait l'aller retour entre la France et les Etats Unis. J'essaie de comprendre si on fonctionne comme eux. C'est aussi une histoire de transmission entre une père et son fils, avec des accents de film noir car ils sont tous les deux poursuivis par la mafia. On est en train d'essayer de l'écrire et j'aimerais peut être le réaliser.

Il y a aussi votre film documentaire consacré à Cavanna.

Le film sur Cavanna a été diffusé à Angoulême dans une première version de 52 minutes et sur France 3 Poitou-Charentes. Je suis en train de finaliser avec ma fille Nina une version de 90 minutes pour le cinéma qui devrait être terminée pour avril. Le film sera distribué par Rezo Films. J'ai filmé Cavanna à la fin de sa vie sans savoir qu'il allait mourir. Le film est à la fois un portrait intime de Cavanna, où il dit des choses merveilleuses sur l'écriture et une histoire de Charlie Hebdo, d'Hara-Kiri et de toute cette presse là. Avec les attentats de Charlie, le film se heurte avec violence avec une triste réalité. Aucune chaîne ne voulait financer le film et aujourd'hui tout le monde souhaite le voir. Ces derniers temps tout le monde était Charlie mais s'il existe bien une personne qui aurait pu dire « Je suis Charlie », c'est bien Cavanna.

La critique de L'Enquête

Entretien réalisé à Bruxelles le 06 février 2014 par Manuel Haas pour le Passeur Critique.

Remerciements à Denis Robert et Heidi Vermander de Cinéart pour l’entretien.

Durée : 01h46

Date de sortie FR : 11-02-2015
Date de sortie BE : 18-02-2015
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Critique mise en ligne le 16 Février 2015

AUTEUR
Manuel Haas
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