Dossier & ITW
Lars Von Trier est-il une femme ?

1. Sexualité et psychologie féminine

Qui ne s’est jamais demandé à quoi pouvait ressembler le plaisir, le désir, la jouissance de l’autre? Imaginer ce que le partenaire pourrait ressentir reviendrait à «trying to describe salt to someone who has never tasted salt» pour reprendre l’amusante comparaison faite par Lizzy Caplan dans Masters of Sex.  Il est clair que la question du désir et du plaisir féminin préoccupe Lars Von Trier, lui même enclin à avouer au quotidien suisse Le temps que « les avions sont comme les femmes. Je suis fasciné et en même temps terrorisé ». Dès lors, comment son questionnement et sa compréhension de la sexualité féminine se manifestent-ils dans ses films ?

a) Normes et déviances sexuelles

Pour comprendre la vision que Lars Von Trier se fait du plaisir féminin, il serait intéressant de considérer le point de vue de la théorie lacanienne. Lacan pense l’absence de phallus comme point de départ à l’évolution des comportements sexuels des femmes. Il rappelle d’ailleurs que « ce que veut dire Freud quand il dit que la fille n’a pas de phallus, c’est qu’elle ne l’a pas symboliquement, donc qu’elle pourrait l’avoir, et c’est ainsi qu’elle entre dans l’Œdipe par la castration ».  C’est sous cet angle que Lars Von Trier explore les abysses de la sexualité et propose Antichrist, Melancholia et Nymphomaniac comme un moyen de représentation de la jouissance féminine. Mais c’est surtout au travers de trois psychologies féminines déviantes, à savoir une psychotique, une dépressive et une nymphomane que l’analyse prend tout son sens.

Le sexe est vu comme problématique, comme une pulsion qui n’apportera rien de bon aux trois héroïnes. Joe dans Nymphomaniac considère déjà la perte de sa virginité comme une affaire dont elle doit se débarrasser « If I ask you to take my virginity, would that be a problem ? » Avant même le premier rapport, l’acte est connoté négativement. Loin d’être un plaisir sain, il sert d’échappatoire. Dans Antichrist Charlotte Gainsbourg s’en sert pour fuir la psychanalyse que lui fait subir son mari ainsi que sa culpabilité. Justine (Kristen Dunst) l’utilise comme rejet de son mariage et du monde qui l’entoure, et enfin Joe comme révolte et refus d’obtempérer aux codes d’une société dans laquelle « l’amour n’est que du sexe auquel on rajoute la jalousie ».

Afin de dépasser leurs névroses, les trois femmes ont un suivi psychologique. C’est le mari psychiatre qui suit Charlotte Gainsbourg dans Antichrist. Seligman dans Nymphomaniac amorce un dispositif de mise en narration où l’héroïne revient par flash-back sur son mal, sur son histoire, un voyage psychanalytique qui lui permettra d’atteindre un apaisement final.

b) La jouissance mortifère

Ne nous éloignons pas trop de Lacan, pour qui le rapport sexuel ne peut être « trouvé » que dans la psychose. C’est pourquoi la souffrance, la douleur, la culpabilité, le deuil vont devenir des axes de jouissance chez les femmes de Lars Von Trier. Déjà dans Breaking the waves, Dancer in the dark ou encore Dogville, le sort des femmes ne pouvait être accompli que dans l’agonie, la douleur, le sacrifice. Mais c’est un nouveau palier qu’il franchit dans cette trilogie, où la jouissance des femmes est exponentielle aux situations les plus douloureuses et perfides. Ainsi, il n’est pas étonnant de constater que pour les trois films, l’association entre la mort et le plaisir est claire et sans équivoque.

Dans Antichrist, le couple qui s’abandonne au plaisir sexuel, abandonne par la même son enfant. Dépourvu de toute attention parentale, c’est empreint d’un lyrisme foudroyant qu’il tombe et meurt ; un effet rendu possible par l’esthétique d’un des plus beaux incipits au cinéma. La chute est cinématographiquement juxtaposée à l’orgasme, ce qui permet de pointer la relation entre la jouissance de la mère et la mort de son enfant.

Pour Mélancholia, la mort est associée à la fin du monde, soit une perspective qui devrait provoquer angoisses et traumatismes sans pareil, ce qui est le cas pour Claire (Charlotte Gainsbourg). Or Justine elle vit l’approche de l’apocalypse comme un apaisement, la délivrance d’un monde dans lequel elle ne trouve pas sa place. C’est étendue nue dans la nature, le regard tendre et patient en direction de la planète qu’elle s’offre à la mort prochaine dans l’esthétique une peinture romantique allemande, d’autant plus mélancolique qu’accompagnée par Tristan et Isolde de Wagner.

Nymphomaniac enfin, se penche sur la question de la mort lorsque le père de Joe décède. Devant ce corps sans vie, la jeune fille lubrifie, ce que la caméra posée au creux de ses jambes perçoit au travers de la lente coulée le long de sa cuisse intérieure.

Le lien entre la jouissance et la mort ainsi établi, ce n’est que dans la souffrance et dans la douleur que les personnages s’accompliront dans le plaisir. Tel un exutoire, le sexe douloureux permettra aux héroïnes d’expier leurs fautes depuis le besoin de « hit me so it hurts » de Charlotte Gainsbourg, aux scènes de mutilation, où la punition vient en se privant de la source même de sa jouissance. Joe elle retrouvera le plaisir perdu chez son gourou sadomasochiste. Au plaisir ultime, la sentence suprême, et c’est à coups de fouet, quarante pour être précis qu’elle sera satisfaite.

c) Le sexe abusé ou désabusé ?

On reproche à Lars Von Trier sa provocation et sa manière d’attaquer les questions sensibles et délicates de manière brute et frontale. Demandons nous alors si à user et abuser de la figuration du sexe dans ses films, il n’en rend pas la pratique désabusée ? Devons nous y voir une forme de banalisation ?

Certainement pas. Le réalisateur danois ne filme jamais gratuitement, le sexe pour le sexe n’a pas sa place dans un univers où l’acte sert d’appui pour illustrer la psychologie de ses personnages, de support à la prise de conscience de leur condition.  Ainsi dans Antichrist, les scènes de masturbation ou d’amour à même l’imposant tronc au cœur de la forêt ne sont pas anodines. Rappelons en effet que le tronc est symboliquement associé au phallus, à sa force et sa puissance. Quelle incroyable proximité entre Charlotte Gainsbourg et les racines de l’arbre, l’arbre de la vie du jardin d’Eden, dont la tentation et le plaisir égoïste d’Eve conduisent à la dégénérescence et au chaos.

Joe elle, apprend dans le volume I à apprivoiser son pouvoir sexuel. La multiplication de ses rapports n’est pas désabusée, mais correspond à un rejeter du modèle sociétal dominant. La scène du train est en ce point hilarante et fait d’ailleurs échos à une anecdote confiée par Lars Von Trier au magazine SNATCH (#20) lorsqu’il raconte s’être fait dépucelé par une française plutôt libertine « Quand elle venait me voir au Danemark en train, elle me racontait qu’elle s’était tapée trois mecs pendant le trajet ». Joe a elle aussi cette capacité à se détacher de tout sentimentalisme, du moins dans le premier volume. Ce n’est que dans la deuxième partie qu’elle cherchera sa rédemption, et sa quête du plaisir ne pourra se manifester que dans la violence. Il y a plusieurs niveaux de compréhension dans ce qu’elle peut dire, ou faire, à l’instar de sa seule et unique demande auprès de Shia LeBœuf de « fill up all my holes », un lexique qui aura le don de laisser planer le mystère, comme pour Melancholia, lorsque Justine fait mention de leur imposant parcours de Golf de 18 trous, alors même que Claire apparaît dans la prologue à côté du trou numéro 19… Un rapport sale et bestial avec un invité du mariage, pratiquement sous les yeux de son mari, c’est ainsi que Justine marque son incapacité à rentrer dans le monde et le milieu qu’on lui assigne. Mais c’est aussi l’occasion pour le réalisateur de se moquer du rituel et du cérémonial grotesque du mariage à la manière de la plume ironique d’un Philip Larkin dans The Whitsun Weddings. Depuis le jeu du bocal de haricots, jusqu’à la scène de non-consommation du mariage le soir des noces, Lars Von Trier rit des codes et coutumes qui justement, sont responsables d’une sacralisation abusive des rapports sexuels.

Bien plus que de présenter un sexe abusé ou désabusé, c’est la résistance d’un sexe opprimé que Lars Von Trier met en scène. La fin du deuxième volume de Nymphomaniac explicite clairement la portée féministe de l’œuvre par l’acte de « résistance subconsciente » de Joe, suivant la formule Seligman. D’une toute autre façon, les femmes sont portées en exergue dans Melancholia. Elles sont les seules à avoir suffisamment de force pour affronter le drame à venir, tandis que les figures masculines désertent la demeure à mesure que l’apocalypse approche.

Lars Von Trier porte à l’écran la sexualité féminine telle qu’il la conçoit, telle qu’il la réfléchit. Il ne saura jamais exactement ce que les femmes peuvent ressentir, mais il propose un panel de situations dans lesquelles les pratiques sexuelles sont intrinsèquement liées à la psychologie de ses personnages féminins, et où le sexe est une arme massive pour vivre, ou survivre face au poids des mythes et des codes qui régissent les rapports homme/femme.  

La suite dans le dossier consacré à Lars Von Trier

Réalisateur : Lars Von Trier

Acteurs : (Indisponible)

Durée : (durée indisponible)

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Date de sortie BE : (date indisponible)
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ARCE ROSS
10 Mai 2014 à 19h29

Le film de Von Trier a le mérite de montrer que la nymphomanie n?est en rien une sorte de libération sexuelle, ni une nouvelle tendance amusante de la vie intime, mais bien une radicalité pathologique laquelle demeure paradoxalement liée, à son insu, aux dérives les plus violentes et totalitaires comme celles de l?extrême-droite. D?ailleurs, le film Nymph()maniac commence par le tableau de Joe gisant par terre, dans un recoin sombre et sinistre, après avoir été probablement passée à tabac. Érotisation de la violence comme réponse à la haine de l?amour qui accompagne les nouvelles formes de perversion sexuelle dans la société occidentale ? En tout cas, la perversion sexuelle se radicalisant et se mêlant à la vie normale mène forcément vers le renforcement de la tyrannie et du totalitarisme.
http://www.psychanalysevideoblog.com/perversion-sexuelle-et-derive-totalitaire-dans-nymphmaniac-de-lars-von-trier/
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Critique mise en ligne le 08 Février 2014

AUTEUR
Claire Demoulin
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